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La violence de la méthode douce

Nous sommes révoltés, à juste titre, devant l'attitude de Donald Trump vis-à-vis de la science et tout particulièrement de l'environnement et du climat. Suppression de postes et de crédits, nomination de dirigeants hostiles aux causes qu'ils sont sensés soutenir, destruction de bases de données, injonctions diverses à l'arrêt de travaux en cours, abandon de statistiques et de références, etc. Nous n'avons pas de raison d'être fiers de ce qui se passe chez nous en France. La méthode est plus douce, mais la violence reste la même. L’hypocrisie en plus ?

Parmi les lois qui sont votés au Parlement, certaines s’inscrivent dans la durée, le moyen ou le long terme. Elles fixent des objectifs chiffrés à atteindre dans les délais déterminés. En bonne gestion, la mise à disposition des moyens correspondants devrait être assurée. La loi de programmation militaire en est une bonne illustration, avec des objectifs et des moyens budgétaires programmés sur le temps nécessaire. À défaut, il faudrait accepter une baisse des ambitions affichées, à moins que les moyens affectés n’apparaissent superfétatoires pour atteindre les objectifs.

Le long terme, et en même temps la sécurité, c'est aussi l'environnement, avec notamment deux dimensions bien identifiées, le climat et la biodiversité. Mais dans ce cas, si les objectifs sont affichés, comme la neutralité carbone en 2050, les moyens ne sont pas annoncés ni sanctuarisés comme ceux de la sécurité militaire. La sécurité environnementale, c'est notre santé, les ressources vitales comme l'eau et un air respirable, comme des sols capables de nous nourrir, et une réduction des risques de catastrophe naturelles. Dans tous ces domaines, c'est plutôt la légèreté qui domine, voir l'insincérité. Les objectifs restent affichés mais les moyens sont grignotés régulièrement. Résultat : les objectifs intermédiaires sont régulièrement revus à la baisse. Les zones de faible émission ZFE, et la politique zéro-phyto en donnent de bonnes illustrations.

Les ZFE ne sont pas une fin en soi mais un moyen pour réduire la pollution de l'air dans des secteurs fortement exposés. Un simple zonage qui ne signifie rien en l’absence d’une politique d'accompagnement, pour aider les acteurs locaux à réduire leurs émissions, notamment ceux qui n’en ont pas les moyens matériels. L'abandon des ZFE est la conséquence de la faiblesse de la politique d'accompagnement, sans même une alternative qui ouvrirait une perspective concrète sur la baisse d'une pollution qui fait chaque année des ravages en termes de morbidité et de mortalité, avec en prime un coût financier de plusieurs dizaines de milliards d'euros par an, beaucoup plus que ce que l'accompagnement manquant aurait nécessité.

Zéro phyto. Une orientation définie consensuellement au cours du Grenelle de l'environnement, et vidée progressivement de sa substance. Délais allongés, contrôles allégés, rapports scientifiques mis de côté ou publiés après les décisions, instances d’évaluation scientifiques mises sous tutelle de la production, changement de méthode d’évaluation, toutes les manœuvres sont bonnes pour que rien ne change.

Bien d’autres exemples auraient pu être présentés, comme la politique des énergies renouvelables, semée d’embûches malgré leur évidente nécessité.

Aujourd’hui, ce sont les institutions en charge de conduire le changement qui sont menacées. Des agences, dont le rôle est complémentaire à l’action de l’Etat, dont elles sont schématiquement l’équivalent de services de recherche et développement (R&D) des entreprises. Il ne suffit pas de fixer des objectifs, il faut aider les acteurs concernés à les adopter, créer des prototypes, tester des dispositifs, suivre la progression des techniques, lancer une dynamique, et surtout donner envie. Autant de capacités dont l’administration n’est pas pourvue, et qui n’entrent pas dans son fonctionnement. Quand il ne s’agit pas purement et simplement de leur suppression, elles seraient absorbées par les services traditionnels de l’Etat et perdraient rapidement leurs spécificités.

Cet affaiblissement régulier et continu des moyens humains et financiers affectés à la conduite d’un changement par ailleurs inéluctable n’est pas aussi spectaculaire que celui observé outre atlantique, mais il est bien réel. Il va à l’encontre du sens de l’histoire, et condamne un pays comme le nôtre à regarder passer le train du progrès sans se donner les moyens d’y monter et encore moins de le piloter. De nombreuses entreprises en ont pris conscience, mais le monde d’hier résiste et impose sa loi pour tenter de prolonger sa situation dominante. Une attitude conservatrice dans le mauvais sens du terme, à l’inverse d’une « start-up nation ». La méthode est plus douce, le discours reste vertueux, mais la pratique n’en est pas moins violente.

Edito du 13 mai 2026

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