
Quel statut pour la nature ? le droit et la sensibilité
La perspective de vivre ailleurs et d'aller chercher nos ressources sur d'autres planètes pourrait conduire, pourrait-on craindre, à désacraliser notre planète qui deviendrait ainsi un objet exploitable à merci, avec en outre le risque d'exploiter aussi ses habitants, humains et non humains. C'est peut-être pour cela que dans certains pays le mouvement est lancé de donner une personnalité juridique à des éléments naturels, de manière qu'ils puissent se défendre et imposer leur personnalité.
En Europe l'Espagne a ouvert la voie avec la lagune de Mar Menor, la plus grande lagune d'eau salée d'Europe dans la région de Murcie. Bien qu’elle soit protégée par la convention de Ramsar sur les zones humides depuis 1994, sa situation s'était dégradée au cours des ans du fait des activités et du tourisme, ce qui a provoqué une initiative populaire débouchant sur une loi spécifique. Cette loi adoptée en 2022 accorde à Mar Menor une personnalité juridique qui lui permet de faire valoir ses droits et ses devoirs.
Le monde hispanique semble pionnier dans cette démarche puisque d'autres initiatives analogues avaient été prises en Équateur où la constitution reconnaît des droits de la nature (Pachamama) depuis 2008, et en Colombie où le rio Atrato est devenu sujet de droit par décision de la cour constitutionnelle en 2016. Il y a eu d'autres reconnaissances analogues dans le monde, une quinzaine au total, notamment des rivières comme le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande.
En Europe, le mouvement est encore embryonnaire avec juste quelques rapports juridiques sur la compatibilité de cette reconnaissance avec le droit européen. À noter toutefois en France une proposition de loi déposée tout récemment au Sénat, le 20 février 2026, visant explicitement la personnalité juridique et les droits de la Seine. La ville de Paris avait d'ailleurs adopté un vœu sur ce point en juin 2025. D'autres déclarations ont pu avoir été prises préalablement pour d’autres rivières françaises, comme la Garonne, la Loire, le Rhône, le Maroni et le Tavignano.
Ces approches juridiques se heurtent encore à quelques difficultés, notamment le choix des personnes qui représenteraient la nature devant les tribunaux. Notons aussi que le statut ne change pas l'approche culturelle de la nature, qui reste un objet à protéger et non un être vivant avec lequel composer.
Donc de nombreuses civilisations, influencées par des religions animistes notamment, les éléments naturels sont des êtres vivants, avec leur caractère, leurs pulsions, leur volonté. Ce sont des rivières, de forêts, des montagnes ou encore des animaux comme le Bison en Amérique du Nord avec lesquels les humains doivent entretenir des rapports équilibrés. Ces éléments naturels sont considérés comme des divinités, ils peuvent réagir à des agressions, ils peuvent protéger, ils peuvent punir aussi les humains si certaines règles ne sont pas respectées selon des codes conservés par des intermédiaires comme des chamans, des prêtres ou les anciens du village. Nous sommes dans le domaine du sacré avec des rituels, des offrandes pour obtenir les faveurs de ces divinités. Les lois de la nature sont ainsi transposées dans le monde des humains, avec les limites à ne pas dépasser, des lieux à protéger, et surtout un mode de relation avec les éléments, objet d’un dialogue respectueux. L’humain et le non-humain sont sur un pied d’égalité, et doivent harmoniser leurs comportements. La chasse, par exemple, doit respecter des rites, pour ne pas offenser l’animal et l’esprit qu’il représente.
Deux approches, donc, selon les époques et les lieux, l’une institutionnelle, fondée sur la raison, et une autre d’ordre culturel, dont le moteur est la sensibilité. Bien sûr, la raisonnable est incontournable, pour s’appuyer sur le droit, garant des valeurs que représente la nature. Mais reconnaissons que le recours à la sensibilité, aux sentiments profonds, voire aux mythes, est aussi un formidable levier pour faire progresser la cause de la nature et du vivant. Elle fait de la nature un partenaire, ou même un familier, qui peut parfois inspirer la crainte, mais avec lequel il est possible de composer. Faire avec la nature, trouver des solutions qui la favorisent tout en satisfaisant les besoins des humains, c’est plus mobilisateur que considérer la nature comme une contrainte imposée qui viendrait brider notre créativité.
Edito du 6 mai 2026
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