
Un hiver sans printemps
Plus de décès que de naissances en France l'année dernière. Depuis que cette statistique a été rendue publique, le discours démographique a changé. Le terme « hiver démographique » est apparu, porteur d’un mauvais présage annoncé par le choix du mot « hiver ». Un mot doublement trompeur.
Il laisse penser que nos civilisations vont s’écrouler du fait de la baisse de la population, ou bien que bonheur et croissance de la population sont associés. Nous sommes encore au temps où les grandes nations imposaient leur loi, comme si les habitants des petites nations étaient plus malheureux que ceux des grandes. Comme si les Suisses étaient plus malheureux que les Français. Il n’y a pas de fatalité, le bonheur et le nombre ne sont pas indissolublement liés.
Le mot « hiver » est également trompeur en insinuant l’idée que c’est une mauvaise passe, qu’il y a le printemps qui va lui succéder dans le cycle des saisons. Cet hiver là ne connaîtra pas de printemps, peut-être tout juste quelques embellies. Nous ne sommes pas dans un cycle, mais dans une transition irréversible.
Comment imaginer que la population mondiale puisse s'accroître sans limite ? Sauf à faire le pari de la conquête de l’espace, pari bien hasardeux, il faut nous y résoudre, la population mondiale devra se stabiliser un jour, autour semble-t-il de 10 milliards d'êtres humains dans le courant du 21e siècle.
Cette stabilisation est une 2e forme de transition démographique. La première est le passage de population de forte natalité et de forte mortalité, à une population de faible natalité et de faible mortalité, dont résulte une croissance faible mais continue, qui nous a permis d’atteindre le niveau actuel. Toutes les populations à la surface de la planète n’ont pas terminé cette transition, mais nous nous en rapprochons. La seconde, celle que nous connaissons aujourd'hui, est celle de la stabilisation. Les populations qui ont connu la première transition depuis longtemps sont les premières à s'engager dans cette étape de l’aventure humaine, et c'est bien normal.
Comme toute transition, celle-ci est une épreuve, mais y a plusieurs manières de l’aborder. A reculons, en regrettant l’ancien régime, et en peinant à se doter de nouvelles règles du jeu pour s’adapter, ou au contraire, accepter de transformer nos organisations et nos modes de vie, à innover techniquement et socialement pour nous installer dans le nouveau monde qui s’annonce. Un autre printemps que celui attendu.
Cette transition entraîne une conséquence mécanique, le vieillissement de la population. C’est ce phénomène qui inquiète le plus les responsables et les opinions des pays concernés, soucieux de bénéficier d'une main d'œuvre abondante pour la production et d'une jeunesse qui puisse financer les retraites.
Le vieillissement est effectivement un problème si nos modes de vie, nos modes de travail et de consommation sont intangibles, dans le genre « le mode de vie des Français ne pas négociable ». Il faut accepter l'idée que pour vivre mieux, il va falloir changer. Changer notamment notre regard sur les vieux. Souvent considérés comme des charges, pourraient-ils devenir une ressource ? Voilà un changement de posture qui intéresserait à la fois les principaux intéressés, les vieux, et l’ensemble de la société. Comment celle-ci pourrait-elle se passer des apports d’une partie de plus en plus forte de la population ?
Les vieux y gagneraient de multiples manières, en considération, en richesse de leur vie sociale, en confiance en soi. Ils y trouveraient de nouvelles raisons de se dépasser, de contribuer à la vie de la société dans son ensemble. Ils seraient amenés à rester physiquement plus actifs, ce qui ne peut que les maintenir en forme. Pour la société, c’est un apport différent de celui du reste des « actifs » au sens traditionnel du terme, à condition de savoir le mobiliser.
C’est là où se trouve le défi. Ces bienfaits ne seront effectifs que si nous adaptons notre conception du travail, tout au long de la vie, comme pourrait être la formation. Les vieux comme ressources humaines, les vieux insérés dans la société pour y apporter leur expérience et bénéficier en retour d’un réseau de relations sociales actif et motivant. Nous avons demandé aux humains de s’adapter au travail, il va falloir adapter le travail aux humains. La qualité de vie au travail deviendra l’enjeu majeur qu’il aurait toujours dû être, pour le bonheur des travailleurs et l’intérêt des entreprises, si bien que la question de la retraite ne pourra plus être posée comme aujourd’hui, vécue comme une forme de libération d’un travail qui serait devenu insupportable. Nous voyons aujourd’hui à quel point la prise en compte du handicap dans l’aménagement et l’organisation de nos vies personnelle et professionnelle a facilité aussi la vie de tous. Nous verrons demain comment l’adaptation du travail à la vieillesse bénéficiera à tous les personnels. Ce n’est pas gagné d’avance, c’est évidemment un défi, mais c’est en le relevant que, malgré l’âge, nous serons plus productifs, plus intelligents, et plus perspicaces sur ce qui compte vraiment dans nos vie.
Edito du 20 mai 2026
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