
Nous le savions, et nous n’avons rien fait
L'électrification, voilà la solution ! La publication d’un grand programme d'électrification était annoncée depuis celle de la programmation pluriannuelle de l'énergie, PPE3, le 12 février dernier. Les événements lui ont donné un caractère d'actualité, accompagné d'un sentiment d'amertume. L'électrification n'est pas une mesure pour répondre à l'urgence, c'est une politique à conduire dans la durée, justement pour éviter les crises comme celle que nous vivons. Notre dépendance aux énergies fossiles, importées pour l'essentiel, est une fragilité maintes fois révélée par des événements géopolitiques que nous ne contrôlons pas. Le programme nucléaire lancé à l'époque des chocs pétrolier des années 70 a été une réponse structurelle, mais elle ne couvre qu'une partie de notre consommation d'énergie, l’électricité. Le discours sur notre autonomie électrique a laissé penser que nous étions autonomes pour toutes les énergies, la confusion étant fréquente dans les médias et les discours politiques entre électricité et énergie. Ce n’est pas le cas, notre énergie est encore importée à 60%, essentiellement gaz et pétrole.
Le réveil est douloureux. Les crises se succèdent, avec à chaque fois un plan d'urgence pour faire face au plus pressé, des plans qui coûte cher, un argent qui serait plus utile pour engager les des transformations structurelles pour réduire notre vulnérabilité.
Et pourtant nous savons depuis longtemps que l'électrification est une bonne solution, une solution à compléter par d'autres sources d'énergie locale, comme l'hydraulique, bien sûr, mais aussi la géothermie, le biométhane, et à plus long terme les énergies marines. Nous pourrions être autonomes en énergie, et en plus en faisant des économies. Pour ne prendre qu’un exemple, le coût tout compris (TCO) d’un kilomètre en camion ou en voiture électriques est un tiers plus avantageux que ce même kilomètre en véhicule thermique, calcul fait avant la crise actuelle. Et le tout avec un bilan carbone exemplaire.
Ce qui est inquiétant, c'est que nous le savions depuis longtemps et que nous tirons de conclusion qu'en cas de crise. Comme si les dizaines de milliards d'euros d'achat annuel d'hydrocarbures n'était pas un problème majeur, comme si la réindustrialisation annoncée n'exigeait pas une abondante énergie décarbonée. Et maintenant c'est la compétition pour l'usage de l'argent, faire face aux besoins immédiats ou bien investir pour la transition. Sommes-nous incapables d’anticiper ?
Nous dépensons chaque année des sommes considérables pour notre défense, notamment pour dissuader nos adversaires éventuels de toute agression, pourquoi sommes-nous incapables d’investir pour assurer notre sécurité économique, au moins autant menacée que notre sécurité militaire ?
Il y a aussi notre sécurité sanitaire. Nous pensons souvent aux soins, et au prix de la santé pour répondre aux besoins de soins, mais nous savons aussi que notre santé dépend pour les ¾ de notre environnement et de notre alimentation. La dégradation de la santé représente un coût humain et un coût financier considérable. Nous savons par exemple que la mauvaise alimentation coûte aux finances publiques 125 milliards par an pour la France, selon l’Institut Montaigne. A l’échelle de l’Union européenne, Le Conseil scientifique consultatif européen sur le changement climatique avance le chiffre de 530 milliards. Et pourtant, nous ne voyons aucune politique affirmée et cohérente, susceptible de s’installer dans la durée, pour reprendre en main notre sécurité sanitaire. Au contraire, les mesures qui pourraient aller dans ce sens sont rejetées, comme l’extension du nutriscore, l’interdiction des nitrites dans la charcuterie et de nombreux produits couramment utilisés en agriculture. Nous découvrons chaque jour de nouveaux facteurs de vulnérabilité, comme les PFAS et le cadmium, mais il y en a bien d’autres que nous connaissons et que nous laissons prospérer en l’attente d’une solution. Combien coûte cette attente, en termes humains, environnementaux et financiers ? Le rapport parlementaire de décembre 2023 sur la mise en œuvre du plan Ecophyto évoque « la persistance d’une forme d’incurie de l’action publique ». Nous savons, mais nous en tirons aucune conséquence.
Il y a bien sûr des intérêts en jeu, les transformations nécessaires vont bouleverser des équilibres établis en d’autres temps. Il faut accompagner le changement et le conduire dans la durée pour qu’il soit acceptable par le plus grand nombre. Mais ce que nous observons, c’est l’immobilisme, à peine secoué par les crises. Est-ce parce que « nous ne croyons pas ce que nous savons », comme le suggère Jean-Pierre Dupuy, est-ce la lourdeur des institutions, incapables de s’adapter aux réalités et encore plus d’anticiper ? Est-ce la maladresse des porteurs du changement, dans leur impatience à le faire avancer ? Le résultat est bien là. Energie, santé, alimentation, et sans doute bien d’autres domaines, tous ceux qui demandent des politiques au long cours, sont-ils condamnés à n’avancer qu’au rythme des crises, dans la précipitation, et parfois dans la douleur ?
Edito du 8 avril 2026
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