Des formules choc, pour empêcher de penser
Il y a des formules qui sonnent bien, qui semblent faire appel au bon sens, mais qui, au fond, empêchent de penser. De fausses évidences, qui sont assénées pour clore un débat, et de ce fait bloque toute possibilité d’échanges sereins et constructifs. « Travailler plus pour gagner plus » en est un bel exemple. Une formule forte, qui fait mouche, et qui suggère que le seul but du travail est de consommer plus. Comme éloge du travail, il y a mieux. Le travail remplit bien d’autres fonctions. Sa rémunération en est une parmi d’autres, importante, certes, mais les autres le sont tout autant, comme l’utilité de ce que travail produit, le service qu’il rend à la société. Une autre formule aurait englobé toutes ses dimensions, « travailler mieux pour vivre mieux ».
Aujourd’hui, dans la perspective d’une réforme des retraites, le discours officiel nous dit qu’il faut travailler plus longtemps pour produire plus de richesses. Une formule qui semble incontournable en première analyse, mais qui contient une erreur manifeste et une impasse lourde de conséquences.
Nous le voyons bien dans la durée : nous produisons bien plus que nos parents et nos grands-parents, et pourtant nous travaillons bien moins. Le contraire de ce qui nous est affirmé. Il y a sans doute un lien entre le volume de travail et celui de la production, mais il y a aussi bien d’autres paramètres à prendre en compte, et de plus importants. Nous pouvons être plus productifs, sans avoir à travailler plus pour autant. La qualité du management, par exemple, est un facteur clé. L’observatoire de l’immatériel (1) décrit tous ces facteurs dont les comptes, publics ou d’entreprise, ne rendent pas compte. Le temps de travail n’est qu’un élément parmi bien d’autres, comme la motivation du personnel, la nature des liens entre l’entreprise et ses clients, ses fournisseurs, ou encore le capital humain, « c’est-à-dire des savoir-faire et savoir-être des hommes, de leur créativité ». La qualité de vie au travail est un paramètre bien connu, avec ses côtés matériels et immatériels. Les lieux de travail agréables, bien éclairés, bonne qualité de l’air, bonne température hiver comme été, bonne ambiance sonore, etc. sont plus productifs que ceux où ces qualités sont négligées. Un écart de 15% n’est pas rare. Le volet immatériel concerne les relations interne au personnel, le mode de management, le sens du travail, la manière dont chacun peut exercer ses responsabilités, innover, se sentir porté par le groupe social, etc.
Associer sans précaution augmentation de la production de richesses et volume de travail est une formule trompeuse. L’inverse se produit d’ailleurs assez souvent. La pression sur le personnel est telle, pour faire face à la demande immédiate, que la formation est négligée, ce qui hypothèque en partie la productivité de demain. Sans parler du burn-out.
La formule fait également l’impasse sur une question déterminante : quelles richesses faut-il produire ? La « finitude du monde », dont nous prenons conscience progressivement, nous dit que les richesses matérielles sont limitées, et que le « plus » recherché ne peut être dans ce domaine. La manière dont nos richesses immatérielles se créent n'est pas la même que celle à l’œuvre pour les richesses matérielles, minières, manufacturières. La science et la technologie, le savoir-faire, peuvent nous aider à produire des richesses matérielles en maitrisant les prélèvements de ressources. Le nerf de la guerre est bien l’augmentation du capital humain et de nos connaissances. Les richesses immatérielles sont la clé de la croissance de demain. Une orientation qui n’apparait guère dans la formule axée sur le temps de travail, comme au bon vieux temps.
Le développement durable est la recherche de nouveaux modes de développement, il exige un effort d’imagination. Il faut nous habituer à penser autrement qu’au temps où nous pensions que la planète était infinie. Les formules trompeuses, les slogans simplistes, peuvent provoquer le débat, mais un débat mal posé, et de ce fait stérile. Ce sont des machines à empêcher de penser, de penser autrement. Des freins au changement.
Il y a bien d’autres raisons de travailler plus longtemps, laissées pour l’instant en dehors du débat. Pas étonnant, puisque la préoccupation qui conduit à la réforme est l’équilibre de caisses de retraites. Au-delà du montant des pensions, un point évidemment très important, c’est la place du travail dans nos sociétés, c’est le vieillissement de la population, qui sont les vrais sujets à prendre en charge dans une approche prospective. Travailler plus longtemps, pourquoi pas, et même tant mieux si le travail constitue un véritable enrichissement pour ceux qui le font et pour la société. Inutile d’en parler à tous ceux qui parviennent usés à l’âge de la retraite, fourbus, fatigués, aspirant à un repos et une vie centrée sur la famille. L’enjeu est de faire en sorte que cette situation devienne exceptionnelle, et que la vie au travail ne produise pas, au bout de 40 ans ou plus, des individus inemployables pour les entreprises et diminués pour leur vie personnelle. Donner envie de travailler, dans des conditions adaptées aux contraintes de l’âge, faire des vieux une ressources et non une charge. « Travailler » à prendre au sens large, participer à la vie de la cité, transmettre ses connaissances et son expérience, pour des entreprises ou pour la collectivité, dans un cadre professionnel ou un cadre associatif, familial, politique, etc. Les vieux s’en trouveront mieux, la société aussi.
Une réforme des retraites dans cet esprit, totale, au lieu d’une approche strictement financière, voilà ce que serait une réforme durable, dans tous les sens du mot.
1 - https://www.observatoire-immateriel.com/
Edito du 7 décembre 2022
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