Souveraineté alimentaire : rien ne va plus
Rien ne va plus. Il ne s’agit pas de roulette, mais d’agriculture. Le manque d’eau se fait sentir cruellement, la sècheresse est là dans une bonne partie de la France, la canicule compromet les récoltes indiennes, la géopolitique et la guerre stérilise les plaines à blé les plus productives d’Europe. Le monde entier est sous pression, aura-t-on assez à manger dans les mois qui viennent ? Ajoutez à cela les tribunaux qui refusent obstinément de d’autoriser des retenues d’eau artificielles, comme le 17 mai dernier en Charente maritime, les ouvrages de l’Association syndicale d’irrigation des Roches, et la Commission européenne qui demande à la France de revoir son volet de la PAC, pour cause de manque d’ambition environnementale, le tout dans une ambiance d’agribashing, et vous serez vite convaincus qu’il faut sauver le soldat « agriculture ». La pénurie alimentaire nous guette, en France et dans le monde, faisons sauter tous les freins, tout ce qui pourrait empêcher de produire plus. Le ministre en charge de l’agriculture est à présent responsable de la « souveraineté alimentaire ».
Ce constat et ces conclusions sont une bonne aubaine pour tous ceux qui veulent continuer comme avant, les conservateurs de tous poils, qui refusent de changer de modèle, toujours plus ! Une sorte de fuite en avant, dénoncée par de nombreux scientifiques et autres experts, mais en vain semble-t-il. Y a-t-il d’autres manières de faire face à la situation, alarmante effectivement ? Revenons à la question préoccupante de l’eau. L’agriculture consomme environ 90% des ressources disponibles en France, et notre empreinte « eau » devient chaque année plus préoccupante.
Le constat est clair : l’eau du ciel tombe principalement en automne et en hiver, alors que le besoin se fait sentir au printemps et en été. Pas de chance. L’agriculture dite conventionnelle prône donc de stocker de l’eau d’hiver dans des retenues, pour irriguer au printemps et en été. Le problème de l’eau est ainsi résolu, mais avec des impacts sur le régime des eaux dans les rivières, le chargement des nappes (d’où l’eau ne s’évapore pas), les effets de ces retenues sur la biodiversité.
Une autre manière de faire est de stocker l’eau dans les sols, en favorisant la création de l’humus, et créant des obstacles à la circulation de l’eau pour faciliter son infiltration dans le sous-sol et alimenter les nappes. La création d’humus présente de nombreux avantages en plus du stockage de l’eau, notamment pour l’effet de serre, car l’humus stocke le carbone. Un aspect qui prend toute son importance quand on sait que l’agriculture émet en France 20% des gaz à effet de serre. Une solution qui offre de multiples dividendes : Pour l’eau, en ralentir le cycle et en maintenir la qualité, pour les sols, les enrichir et les protéger de l’érosion, et bien d’autres pour la biodiversité et la végétation, sans parler d’autres services offerts par la nature tels que le « bois énergie » produit par les haies.
Deux manières d’aborder la question de l’eau en agriculture, l’une à dominante technique, tendant à domestiquer la nature, la seconde à chouchouter ladite nature pour en faire une alliée de l’agriculture. Une approche ancienne mais renouvelée grâce aux progrès de la science, qui impose aux exploitants de changer profondément leurs pratiques, à la recherche de synergies, de doubles, ou multiples, dividendes.
Certains d’entre eux seront pour le producteur, d’autres pour la collectivité et la planète. L’agriculture devient ainsi productrice d’énergie, avec un bénéfice pour l’agriculteur, et une contribution à la lutte contre l’effet de serre. Elle le peut en valorisant des déchets agricoles, associés à d’autres résidus dans le cadre de la méthanisation, en produisant de l’électricité photovoltaïque en utilisant les toits des bâtiments agricoles. La lutte contre les gelées tardives, la grêle et les canicules, conduit à explorer d’autres pistes, sus le nom d’agricoltaïsme. Des panneaux sur des supports au-dessus des cultures, notamment la vigne, gérés en faveur de ces cultures. Un double dividende, protéger les cultures et produire de l’électricité sur de grandes surfaces. Les panneaux sont réglables en fonction de la course du soleil et des besoins de protection, du froid, des excès de soleil, des intempéries. Ou encore, sur des terres dites ingrates, l’association moutons/capteurs solaires. La polyculture est ainsi revue en l’élargissant à d’autres types de production, non agricoles, mais issues des mêmes terres.
Il y a sans doute un malentendu sur ce qu’on nomme « agriculture intensive ». Ce n’est pas un vrai bilan qui est fait, juste le volume de la production à l’hectare. Les intrants et les coûts sociaux, payés par la collectivité comme celui de la pollution des eaux ou l’érosion des sols, ne sont pas intégrés. Une agriculture vraiment intensive se détermine par son bilan, l’ensemble des produits d’un côté, et les charges de l’autre, pour l’exploitant et pour la collectivité. Une agriculture intensive combine de multiples produits, agricoles, énergétiques, paysagers, régulation du régime des eaux, lutte contre l’effet de serre, etc. et déduit de ces bénéfices le coût des produits qu’elle achète, des pollutions résiduelles, et autres services fournis par la collectivité. Le modèle à suivre est cette forme d’intensité, tout compris. Une agriculture plus économe et plus autonome, comme disait Jacques Poly, directeur général de l’INRA en 1978. La souveraineté au bout du chemin. Et tout ira mieux.
Edito du 25 mai 2022
- Vues : 1328


Ajouter un Commentaire