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La tyrannie du présent

Un livre de Pierre Rosanvallon
Aux éditions du Seuil, septembre 2026

« La résistance au court-termisme (…) a une dimension d'ordre anthropologique car c'est bien la prééminence de la figure de l'individu qui alimente en profondeur le présentisme ». La prise en considération du temps long ne va pas de soi. Le futur est abstrait et incertain, la culture populaire nous le dit sans ambages : « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ». Le présent domine nos esprits, et Pierre Rosanvallon nous décrit tout d’abord les fondements de cette préférence pour le présent. Des fondements encore à l’œuvre, et qui le resteront longtemps. Les « sirènes de l’avenir » nous alertent, mais « nous ne faisons rien ». Quatre phénomènes pour expliquer cette domination, dont il va bien falloir s’extraire.

« Le sacre de l’individu », qui tend à réduire l’influence des organisations sociales qui privilégiait le groupe ou l’avenir, comme les religions tournées vers l’au-delà, ou l’ancien régime construit autour du roi. La Revolution française a nourri cet individualisme qui n’a fait que croitre et embellir depuis avec la force du marché, qui est « la vérité du présent ».

« La révolution des rythmes politiques », révolution au sens astronomique du renouvellement périodique, qui impose un horizon temporel quasi immédiat et renforce le culte de la vitesse.

« La préférence pour la politiques intérieure », toujours en mouvement, contrairement à la politique étrangère qui s’inscrit dans la durée

« Une culture de l’illimitation », fruit de nouvelles théories économiques qui n’imaginent pas de limites à l’activité humaine.

De véritables obstacles à une culture du long terme, à une vision dans le temps et la prise en compte dynamique de la situation du monde. Il est possible de corriger le présentisme, mais le succès n’est pas garanti.

Il y a des « prêtres du temps long », diplomates, haut-fonctionnaires, experts, prospectivistes, personnes physiques ou institutions comme le GIEC ou le Club de Rome. Mais ils inspirent de la méfiance, et ne bénéficient pas de la légitimité démocratique. Insérons donc le long terme dans les institutions démocratiques ! Pierre Rosanvallon prône un travail sur les générations, qui concrétise le temps qui passe et le concept de solidarité dans le temps. En bon historien, il nous expose les tentatives d’introduction de la durée et du futur dans les systèmes électoraux, comme le vote des familles, et les assemblées délibératives, avec le rôle supposé modérateur du Sénat en France et la chambre des lords au Royaume Uni. Il y a aussi les tentatives d’instituer des assemblées du futur, dont l’actuel Conseil économique, social et environnemental est issu, et l’idée d’accorder des droits à la nature.

Une autre voie est de faire prendre en charge le collectif par les individus qui prennent « conscience d’appartenir au même corps ». Un corps auquel il faut assurer un avenir, ce qui conduit à exprimer des devoirs, et fait référence à un morale. « Agir moralement, c'est agir en vue d'un intérêt collectif ».

Et puis il y a la manière autoritaire de provoquer le sentiment d’appartenance à un groupe, l'approche totalitaire, le « gouvernement des esprits ». L'individu n'a de sens que comme un membre parmi d'autres de la société, tenu à faire sienne la « religion nationale ».

Mise à part cette dernière, ces formules d’ordre institutionnel, bien sûr intéressantes, auront du mal à déloger le présentisme de son podium. Pierre Rosanvallon suggère d’autres pistes d’ordre culturel, « d’apprentissage et d’expérimentation sensible des enjeux d’avenir », avec des exercices démocratiques, par exemple sur les générations. « Le long terme n’est pas un point d'arrivée, mais un type de chemin qu’il faut construire de façon concertée. Il est de l'ordre d'un projet à objectiver et pas seulement d'une urgence à invoquer ». Il propose de « réinventer la notion de représentation » en s’éloignant des groupes sociaux habituels au profit de « communautés d’épreuves » représentant le pays réel. Pour faire vivre un commun « esprit du futur ».

Un livre d’une grande richesse historique, qui nous surprend parfois, et qui donne des idées pour lutter contre la tyrannie du présent, avec en fond de décor l’urgence environnementale dans un monde en tension.

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