Malheur aux vaincus
Vivrions-nous un épisode de cette nature, « Malheur aux vaincus » ? L’auteur de cette célèbre maxime, le chef gaulois Brennus après sa victoire sur Rome en 390 avant JC, n’en n’a pas été récompensé, vaincu qu’il fut par la suite par le général romain Camille. La formule se retourne aisément contre ses utilisateurs. Elle séduit malgré tout, et se traduit parfois par « The winner take all », ou, plus récemment « Vous n’avez pas les cartes ». Dans la pratique, le vainqueur tente d’exploiter sa victoire au maximum, et pousse son avantage sans réfléchir aux conséquences que cela peut avoir. C’est ce que nous avons fait en 1918, en « faisant payer les boches », avec le résultat que l’on connait, et c’est ce que nous avons évité de faire en 1945, avec sagesse.
Aujourd’hui, nous ressentons une sorte de mouvement des climatosceptiques au sens large, y compris tous ceux qui n’accordent aucune valeur à la biodiversité et la chute des prises de pêche dans le monde, qui tend à éliminer tout discours et toute mesure favorable à l’environnement. C’est le backlash écologique, boosté par la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis. Les reculs sont partout, en Europe et en France notamment. Les raisons sont multiples, de la maladresse des discours écologistes aux poids des lobbys, notamment pétroliers, qui veulent exploiter leur rente jusqu’au bout. Dans leur fougue, ils tentent de réaliser leurs rêves les plus fous, et le pire est qu’ils y parviennent souvent. La pression pour la suppression de la durée d’autorisation des produits phytosanitaires en Europe en est une illustration frappante. L’alerte maintes fois répétée des milieux scientifiques et médicaux semble inaudible. La simplification, nécessaire au demeurant, fonctionne à tous les niveaux comme arme fatale pour les règlements environnementaux.
Et pourtant ce fameux backlash n’est pas partagé de l’ensemble de la population. De nombreux sondages en attestent. L’écologie n’est plus aux premières places dans les préoccupations des Français, mais elle y est toujours à un bon niveau. Le sentiment de supériorité des « vainqueurs » les a confortés dans l’idée que le moment était venu de pousser leur avantage, avec une campagne de désinformation qui s’est nettement intensifié depuis le début 2025, et a ému les responsables de la COP 30 à Belem. L’opinion a résisté à ces manœuvres, et le repli est resté modeste.
Le monde agricole, plus précisément ses représentants dominants, a voulu également s’engouffrer dans la brèche. La loi Duplomb est le navire amiral de cette opération de lobbying. Tous les obstacles au mode d’exploitation « main stream » doivent être levés. Peu importe que ces techniques soient remises en question par de nombreux experts et des organisations internationales, et que nos principaux modèles agricoles soient condamnés à terme pour des raisons écologiques, érosion et épuisement des sols, effet de serre, demande en eau toujours en hausse, effets sur la santé des agriculteurs et la santé publique, etc. L’opinion s’est exprimée par une pétition qui a reçu plus de 2 millions de signatures, mais la pression demeure forte, au point qu’un décret pour faciliter l’arrachage de haies est à ce jour en consultation.
Le modèle « Malheur aux vaincus » a pour conséquence que l’accès au pouvoir est déterminant. Sa conquête conditionne toutes les politiques, puisque les vaincus n’ont plus droit à la parole. L’idée même de compromis, de tentative de rapprochement des points de vue, est exclue puisque le vainqueur détient tous les pouvoirs. La vie politique est devenue une arène où le combat est mis en scène, au lieu d’être une recherche de consensus, dans la perspective d’un intérêt général toujours difficile à préciser. Les lieux d’échanges apaisés, constructifs, sont négligés comme le Conseil économique, social et environnemental, ou même supprimés comme l’ont été les commissions du plan, pourtant si efficaces.
Des sujets bien documentés et faisant l’objet d’un consensus scientifique sont ainsi devenus des points sensibles pour la conquête du pouvoir. Ils sont devenus source de conflit et de positionnement idéologique, sans parler de l’exploitation politicienne de toutes les colères. Le réchauffement climatique et l’écologie en général sont devenus des marqueurs politiques, revendiqués de tous côtés en pour ou en contre, sur des questions de principe non négociables, au lieu d’offrir un espace de collaboration sur les solutions. La diversité de ces dernières est assez large pour permettre une confrontation d’idées fondées sur des réalités observées et des expérimentations dans la vie réelle, là où un débat politique peut être fructueux, où les vaincus ne sont pas par principe condamnés au malheur.
Edito du 24 décembre 2025
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