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La tragédie des horizons(1) et la politique

Nous savons bien que les problèmes d'aujourd'hui sont en grande partie la conséquence de décisions prises il y a des années, parfois des décennies. Le choix de l'automobile comme vecteur de la croissance industrielle, par exemple, a marqué nos territoires, qui ont du non seulement s'adapter mais aussi s'organiser en fonction de ce mode de transport. Abandon du tramway en ville et des petites lignes de chemin de fer en campagne, multiplication des grandes surfaces en périphérie des villes au détriment des centres, en change des effets très visibles. Ajoutons-y la dépendance pour la fourniture du carburant et par suite le déséquilibre de notre balance des paiements. Des choix qui ont produit une réelle prospérité jusqu'au moment où les pays producteurs de pétrole ont voulu prendre le contrôle de leurs richesses. Croissance fortement réduite à partir des chocs pétroliers des années 70, la fin des 30 glorieuses et le début du déficit du budget chronique de l'Etat, qui n'a fait que s'accroître depuis. Il y a bien sûr d'autres événements qui ont marqué notre histoire depuis la libération de 1945, notamment la fin du charbon En France qui a déstabilisé des régions entières et pousser l'industrialisation faire les grands ports de mer.

Aujourd'hui les choix que nous faisons engagent les prochaines décennies. En jeu plus particulièrement les secteurs de l'énergie et de l'agriculture, qui doivent s'adapter aux exigences relatives au climat et à la biodiversité. En jeu également la prise en compte du vieillissement de la population, la santé, la préparation des générations futures (enseignement, recherche) qui devront affronter de nouveaux défis, et faire vivre l'héritage culturel que nous leur laisserons.

L'opposition fin du monde/fin du mois trouve une déclinaison plus modeste et peut-être plus accessible : Il nous faut prendre aujourd'hui des décisions qui satisfassent nos contemporains, ici et maintenant, tout en préservant les chances de nos descendants, à commencer parce ceux qui sont déjà sur terre. Nous retrouvons là la définition classique du développement durable. Deux horizons, pour reprendre le terme de Mark Carney, l’un immédiat et l'autre à moyen terme.

Prenons l'exemple de la santé. Premier budget de l'Etat en France si l'on met à part les retraites : 260 milliards par an. Notre politique de la santé est essentiellement tournée vers le soin, la prise en charge des patients à l'hôpital et « en ville ». Nous savons par ailleurs que le maintien en bonne santé dépend au 3/4 le facteurs environnementaux, comme la qualité de l'air que nous respirons, le niveau de bruit auquel nous sommes soumis, et notre alimentation. Sur ce dernier point, l'institut Montaigne a chiffré le coût annuel de la mauvaise alimentation pour notre système de santé : 125 milliards d'euros. Dans une optique d’assainissement du budget de l’Etat, pouvons-nous éviter de s'attaquer à ce problème ? Un problème complexe qui va du champ à l'assiette, avec des facteurs économiques (pratiques agricoles, transformation et distribution des produits, organisation du travail et restauration collective, etc.) et aussi culturels avec nos habitudes sociales et alimentaires. Il y a à l'évidence des économies à faire sur ces 125 milliards mais seule une planification au long cours permettra de les concrétiser, avec les innombrables changements à opérer dans tous ces domaines. Notre équilibre budgétaire de demain et notre santé dépendent d'une politique qui doit être adoptée et tenue sur une ou plusieurs décennies. Seul un consensus politique fort peut le permettre, alors que le jeu politique conduit les différents partis, dans une stratégie de conquête du pouvoir, à se focaliser sur des enjeux immédiats, à faire valoir leurs différences, et ainsi à sacrifier toute idée de consensus. C'est ainsi que sont politisées, par exemple, les questions des énergies renouvelables et de la transformation du modèle agricole dans notre pays, malgré les préconisations des institutions internationales comme l'agence internationale de l'énergie (AIE) et la Banque mondiale. Le terrain de jeu politique est ancré dans l’immédiat et les émotions, les véritables enjeux exigent une continuité dans la durée.

Pour dépasser cette contradiction et en sortir par le haut, il faut répondre, bien sûr, aux besoins d’aujourd’hui, tout en donnant envie du futur. Un futur qui doit être mis en scène pour attirer l’attention et susciter la curiosité. Un futur qui doit être suffisamment attractif pour faire accepter l’épreuve de la transition. Un futur qui s’impose comme référence commune dans les débats politiques. Deux horizons, donc, et un double dividende, comme on les aime au pays du développement durable.

1 - Selon l’expression de Mark Carney, alors directeur de la banque d’Angleterre, en septembre 2015 dans un discours devant les Lloyd’s of London

Édito du 26 novembre 2025

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