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Modes et Modèle

Scénario

De nombreux scénarios voient le jour sur l’énergie, l’agriculture et les enjeux géostratégiques. Ils éclairent le futur, mais il reste à écrire le mode d’emploi pour qu’ils deviennent effectifs.

Gouverner, c’est prévoir. Un art difficile, tant sont nombreuses les incertitudes de tous genres, technologiques, géopolitiques, sociologiques, etc. Pour avancer, une manière de faire est d’écrire des scenarios, pour « donner à voir » ce que l’avenir pourrait nous réserver. La question du dérèglement climatique étant devenue une des clés de notre futur, il n’est pas surprenant de vois se multiplier les scénarios sur ce sujet, avec comme point de mire la neutralité carbone en 2050. En finir avec les énergies fossiles.
Trois organismes en ont proposé au cours de ce trimestre, deux d’Etat, RTE et l’ADEME, et une ONG, Négawatt. 6 scénarios pour RTE, 4 pour l’ADEME, et un seul pour Négawatt, soit 11 scénarios au total. De quoi alimenter la réflexion, et par suite les débats et les décisions.
La difficulté tient à la matière : l’énergie. Elle ne peut être dissociée de nos modes de vie, de nos aspirations, de notre histoire industrielle. Les scénarios sur l’énergie sont par nature des scénarios sur notre civilisation, notre culture, notre vision du monde. Ils s’insèrent par ailleurs dans une approche internationale, la question climatique étant globale : le CO2 ne connait pas de frontière, et nous importons (et exportons) quantité de carbone sans même nous en rendre compte. L’ADEME le dit bien dans sa présentation : « Chaque scénario est nourri par un récit, assumant la représentation du monde et les dimensions sociétales et politiques de la trajectoire choisie ». De son côté, Négawatt associe à son scénario des scénarios complémentaires sur les matériaux et l’agriculture, Négamat et Afterres, pour intégrer des enjeux intimement mêlés à ceux de l’énergie et du climat. La contribution de l’agriculture à la lutte contre le dérèglement climatique, par exemple, est un point sensible, il touche nos habitudes alimentaires qui pèsent pour un tiers de notre empreinte écologique.
La situation de départ est complexe. Elle ne se limite pas, il s’en faut, à une capacité de production ou d’importation d’énergie. Elle concerne aussi nos modalités de consommation de cette énergie, mobilité, logement, activités (industrie, agriculture, services) et tout le dispositif technique qui permet de distribuer la bonne énergie au bon moment au bon endroit. Un défi logistique qui a trouvé un équilibre grâce à des infrastructures qui irriguent le territoire et la société, source d’une inertie considérable qui s’ajoute aux inévitables résistances au changement. La transformation du système de production d’électricité, au profit de sources réparties sur l’ensemble du territoire, est ainsi pénalisée par l’existence des réseaux de transports conçus pour un système fortement centralisé.
Scénario n’est pas prévision, leurs auteurs le savent bien, mais ils permettent d’identifier les points sensibles, les points de passage obligés, les facteurs limitants, les obstacles qu’il faudra affronter. Ils sont d’ordres multiples, techniques, sociologiques, politiques, culturels. Les inconnues sont tout aussi multiples, sur l’évolution des process de production et de consommation d’énergie, comme sur la capacité d’adaptation de la société. Le mot « contraintes » apparait dans le scénario réputé le plus « vertueux » de l’ADEME, la question de l’acceptabilité sociale des transformations proposées est centrale. Tous les scénarios, par exemple, supposent une forte diminution de notre consommation de viande, mais aucun ne développe la manière d’y parvenir.
Cette observation nous ramène aux temps anciens où la France élaborait des plans. Des plans indicatifs, qui fixaient un cadre à l’activité de chacun, devenu progressivement plans « stratégiques », centré sur la manière de piloter la croissance plutôt que sur des objectifs chiffrés. Une évolution pragmatique, intégrant les leviers de toutes natures qui peuvent être actionnés pour atteindre les objectifs en fonction de l’évolution du contexte. Il y a évidemment la recherche et la formation, dont les orientations sont porteuses de « trajectoires » plus ou moins performantes, mais aussi le goût de l’innovation, la culture du risque et la confiance en soi nécessaire à la prise de risque, l’aspiration à d’autres modes de vie et la capacité à les visiter. Une « société apprenante », pour reprendre une formule chère à Joseph Stiglitz.
Les scénarios climatiques explorent les futurs possibles essentiellement d’un point de vue économique et technique, tout en rappelant les aspects sociaux. C’est une approche incontournable qui a le mérite de montrer le champ du possible, dans le cadre de nos connaissances d’aujourd’hui, et de baliser le chemin. Il reste, et c’est le complément indispensable des scénarios, un mode d’emploi pour créer et entretenir les dynamiques nécessaires à leur réalisation.
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