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Gouvernance

Comptable

Une bonne comptabilité est une nécessité, quand elle est au service d’un projet. Il lui arrive hélas de prendre le pouvoir…

Les comptables vont surement m’en vouloir, au moins tous ceux inféodés au PIB, otages qui ne comptent pas ce qui n’y contribue pas. La vie est plus riche, bien heureusement, mais les Etats et leurs dirigeants ont une fâcheuse tendance à la voir au prisme presqu’exclusif des budgets, des déficits, des notations S&P ou Moody’s. Ce qui n’y rentre pas devient à leurs yeux un obstacle à une bonne gestion financière, un corps étranger à la bonne politique, une contrainte, alors que ça devrait être, au contraire, la source de leur inspiration. Le bonheur n’entre pas dans les comptes.

Il est possible d’en mesurer certains aspects, par exemple avec le nombre de suicides, tout comme les arrêts maladie sont un indice du bien-être au travail. Mais nous le savons bien, ce n’est pas parce que le PIB double en X années que le sentiment de bonheur double. Il peut même régresser si certains aspects de la vie quotidienne se dégradent. L’éloignement des services publics, dans les campagnes et les banlieues, apparait à ce titre comme une source de déception, de désillusion, avec l’impression d’être laissé pour compte. De même la montée de la solitude peut faire ressentir le sentiment d’être en trop dans la société. Ce n’est pas comme ça que le bonheur progresse, même si les comptes sont nickel.

Charles Pasqua rappelait qu’il ne voulait pas d’une politique comptable de l’aménagement du territoire, au temps où il en avait la charge. La comptabilité traditionnelle néglige trop de domaines qui font la qualité de la vie. Elle empêche surtout de définir ce qui devrait être un projet de société qui suscite l’adhésion. Jacques Delors, de son côté rappelait qu’on ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance. Il convient donc d’inverser les priorités : l’équilibre des comptes est une contrainte, il n’apporte pas de vision du futur, de projet de société. Le citoyen n’est plus qu’un administré.

La question des retraites illustre cette dégradation de la vie politique. Un sujet fantastique, d’une immense richesse, réduite à une approche comptable. C’était l’occasion de parler du vieillissement et de ses multiples conséquences, du travail, de sa finalité et de sa place dans nos vies, de son organisation, c’était une occasion de parler de la santé, des loisirs, et de bien d’autres choses. Ce ne fut qu’un débat politicien conforme à la tradition.

Les gouvernements qui ne proposent qu’une approche comptable laissent un vide, où prospèrent des discours inquiétants. Le populisme s’y développe sans entrave, tout comme le recours à un homme providentiel, sans concurrence véritable autre que le souvenir incantatoire des temps où notre société avait un projet partagé. La République proclamée par la Révolution française, ou la Libération, comme si le monde n’avait pas changé depuis 1945. Un souvenir alimenté par des cérémonies, une histoire nationale « écrite par les vainqueurs », et qui ne peut que s’estomper avec le temps et le renouvellement des générations.

Et pourtant, dans les sociétés confrontées à des transformations inéluctables, le besoin est grand de se raccrocher à une vision du futur. Que chacun sache où il va, et comment il peut contribuer à la transformation. Les points de rupture son nombreux en ce 21e siècle. Celui où l’humanité franchit de nombreuses limites et entre dans une ère nouvelle. Records de population, record de prélèvements de ressources, naturelles ou non, mise à mal de nombreux cycles naturels, azote, phosphore, carbone, etc., et rejet dans la nature de résidus de toutes sortes, du plastique au gaz carbonique.

Il y a bien des raisons de mobiliser la société, à condition de lui proposer un projet digne de ce nom, un projet qui donne envie de s’engager. Nul doute que les règles comptables de la société de demain seront bien différentes de celles d’aujourd’hui. Mais tant que nos dirigeants, et les candidats au pouvoir, conserveront l’approche comptable actuelle, toute puissante, peu de chance qu’un tel projet émerge.

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