Organisations sociales

Institutions

Le développement durable et le renouveau de la croissance, sur des bases profondément remaniées, passent par l’innovation. Mais celle-ci bouscule les esprits et les équilibres économiques et sociaux. Les institutions sont-elles malgré tout prêtes à soutenir l’innovation ?

Le processus d’innovation est comme la nature, exubérant et sélectif. Darwin est aussi présent dans ce champ.

Un orfèvre en la matière, Thierry Gaudin, nous l’a expliqué dès 1978 dans son traité « L’écoute des silences (1) ». Comme les graines (ou les œufs) innombrables diffusés dans l’Environnement et dont une infime part se développera, les idées nouvelles sont légion mais seulement quelques-unes prendront racine et trouveront la substance nécessaire à leur survie et à leur Croissance.
Ici, le terrain où la semence est projetée n’est pas un Sol ou une rivière, c’est la société, avec son organisation, son mode de vie et de pensée, ses institutions. Le développement durable est la recherche d’un nouveau modèle pour orienter l’Avenir de l’humanité dans la période qui commence, pour remplacer le modèle actuel fondé sur une vision du monde « sans limites ». Pas de développement durable sans innovation, par conséquent. Les institutions politiques, et financières, cadre des décisions essentielles pour notre avenir, sont-elles réceptives aux nouveaux enjeux qui se manifestent, comme la raréfaction des Ressources ou le réchauffement climatique ? Le côté « mort d’une civilisation » que l’on ressent souvent devant les difficultés de sortie des crises à répétition que nous connaissons n’est-il pas lié aux rigidités, aux modes de pensée toutes faits  et dont il est impossible de s’éloigner sous peine d’être rejeté ? Le sous-titre de l’ouvrage de Thierry Gaudin est Les institutions contre l’innovation. Doit-on en déduire « Les institutions contre le développement durable » ?
L'expérience montre que si l'on demande à l'industrie d'aller dans la lune, elle le fait, tandis que si on lui demande de dépolluer elle ne le fait pas, ou ne s'y résigne qu'en ronchonnant, comme l'enfant qu'on oblige à ranger, bien que ce soit possible, souhaité et reconnu.
Car ce ne sont pas les obstacles techniques qui empêchent les projets des hommes, mais le comportement des institutions, entreprises, administrations, associations ou autres. Celles-ci sont des êtres vivants, ont leur propre vision du monde, elles habitent l'humanité, mais échappent à la volonté des humains
. Conduire le changement, vers une société plus « durable » ne se pratique pas d’en haut, il faut passer par le détour de la société : Les idées et les actes naissent de l'espoir d'être entendus. Ce n'est pas de leur production qu'il s'agit, mais de l'écoute qu'ils rencontrent.
Les institutions sont-elles prêtes à « écouter » les innovations nécessaires  pour entrer dans une ère nouvelle ? L’Europe se cherche une voie pour se redonner une Dynamique et dépasser les contradictions qui l’habitent. Elle cherche quel est le rôle qu’elle pourra jouer dans l’avenir, face aux « super-grands » et aux pays émergents. Les institutions qui seront les plus réactives offriront à leurs états les plus grandes chances d’influencer le monde, comme la révolution industrielle l’avait fait il y a deux siècles.
Nous pouvons légitimement nous inquiéter du caractère facilement conservateur des institutions et des règles du jeu qu’elles ont établies. Le monde économique et social s’est structuré autour de principes, qu’il tend à perpétuer pour ne pas remettre en cause des intérêts, avantages acquis pour de nombreux acteurs installés, et des positons établis. Il est sourd  à certains messages, comme en atteste le refus d’accepter la responsabilité humaine dans l’effet de serre, encore fréquent malgré l’évidence présentée par les scientifiques. Mais il faut bien dire que ces derniers sont souvent complices de ces blocages. Le syndrome « pas de ça chez moi », bien connu pour les aménagements « Not in my back yard », NIMBY, se manifeste aussi pour les innovations qui, par nature, changent des équilibres : Qu'elle vienne de l'intérieur ou de l'extérieur de l'entreprise, une innovation est bien souvent perçue comme un affront à ceux qui n'en ont pas eu l'idée, surtout lorsqu'ils sont précisément payés pour inventer. Les innovateurs eux-mêmes sont sujets à ces réactions : Edison ne croyait pas au moteur à explosion, ni Marconi à la télévision. C’est tout bon pour les institutions, car elles peuvent s’opposer à l’innovation avec des arguments scientifiques. Les experts résistent avec compétence à la nouveauté. En se reposant sur leur jugement, les institutions se protègent du risque, et s'autorisent à ne pas écouter.
Ce sont donc les attentes de la société, voire ses impatiences, qui font qu’une innovation est reconnue, et validée comme telle. La société s’exprime par de nombreux relais, comme les institutions qui en sont les « organes officiels », les medias, corps intermédiaires et autres « faiseurs d’opinion ». Le déni de certaines évidences par ces relais devient alors un Risque déterminant. Une erreur de jugement peut entraîner des retards considérables, et inverser la hiérarchie entre plusieurs sociétés, différentes cultures.
Contrairement aux idées reçues, Thierry Gaudin nous apprend que c’est l’innovation qui tire la recherche et non l’inverse. Il est clair que, dans les secteurs ayant innové, les chercheurs ont de bien meilleurs arguments pour drainer à leur profit les fonds de l'État. De leur côté, les industriels y encouragent les explorations systématiques, de manière à ne laisser échapper aucune occasion voisine.
Prenons comme une opportunité la pression exercée aujourd'hui par la lutte contre le réchauffement climatique. Les institutions ne l’aiment pas, elle qui les oblige à revoir leurs modes de pensée. Mais elle crée un besoin, suscite l’innovation et provoque ainsi des programmes de recherche. Les ambitions affichées par le Grenelle de l’Environnement dans le secteur de la construction illustrent ce processus, qui démarre par l’expression d’un besoin. L’Ecoute peut alors s’exercer, les innovations répondant à ce besoin seront entendues, les recherches nécessaires seront engagées. Exprimer un défi pour bousculer les institutions, un défi largement reconnu et consensuel, voilà un point de départ pour l’innovation, et pour le développement durable.

 

 

1 Union générale d’édition, 10-18, téléchargeable sur http://classiques.uqac.ca/contemporains/gaudin_thierry/ecoute_des_silences/ecoute_des_silences.pdf


 Chronique mise en ligne le 26 août 2012

Mots-clés: prolongations, innovation, changement, état d'esprit

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