Organisations sociales

Gâchis

Pour relever le défi que représente le développement durable, il faut mobiliser le maximum de nos atouts. On constate hélas que certains sont délaissés. Un véritable gâchis.

 La lutte contre le gaspillage est une des manières « d’entrer en développement durable ». Le rappel récent par la FAO des pertes considérables de denrées alimentaires, un tiers de la production, vient rappeler que, toute évident qu’elle soit, cette attitude doit encore se traduire dans les actes.


Le gaspillage touche des produits, mais il touche aussi le capital productif, les hommes et les organisations humaines. Il y a dans ces cas-là des pertes irréversibles.


Un exemple nous est donné dans les infrastructures de transport. Le réseau de voies ferrées en France a été très étendu, et offrait un maillage très fin du territoire. Sans doute trop fin, compte tenu du coût d’entretien des voies et du trafic qui y circulait. Mais ledit trafic dépend largement du mode d’exploitation, et aurait pu être maintenu, pour de nombreuses destinations, à un niveau suffisant pour amortir les charges, avec un système d’exploitation plus souple. Pour le transport de voyageurs, la mutation en tramway, on parle de tram-train,  en remplaçant les gares par de simples stations, avec une autre tarification, des contrôles modernes, a permis de redonner une nouvelle vie à des voies condamnées en mode classique. Si cette transformation était intervenue plus tôt, combien de kilomètres de lignes secondaires auraient été préservées ? Voilà un gâchis du à l’inertie et le conservatisme dans les mentalités.


C’est comme les canaux Freycinet. Un gabarit trop petit pour les grands convois tels qu’ils se sont développés dans le réseau du Nord de l’Europe notamment. Alors on les abandonne. Le tourisme fluvial s’en empare, mais on est loin des trafics qui justifieraient un entretien régulier et une modernisation de ces ouvrages.  Un espoir, toutefois, de renouveau est apparu en 2010 avec un programme européen, pour des péniches modernisées, avec de nouveaux équipements, de nouvelles règles d’exploitation. La remise à plat du système permet d’envisager une utilisation rénovée de ces infrastructures, plutôt que de les déclasser et d’en abandonner une partie à leur sort.


Le gâchis peut aussi toucher des organisations humaines qui, faute d’avoir pu s’adapter, ont été abandonnées malgré les services qu’elles peuvent rendre. Le service national, autrefois militaire, ne répondait plus aux exigences du monde moderne. Il fallait le transformer, mais l’armée avait acquis un savoir faire, créé des infrastructures,  s’était dotée d’une organisation performante.  L’objet du service était devenu obsolète, mais il en faut de la compétence pour mobiliser des générations, leur offrir le gîte et le couvert, un encadrement, une discipline au besoin. La recherche d’économies budgétaires et sans doute bien d’autres freins au sein de l’administration ont conduit à un abandon pur et simple, au lieu d’une adaptation, souvent évoquée à cette époque : nouvelles missions d’ordre civil, intégration des jeunes filles, etc. Le service était bien plus qu’une période militaire. Malgré tous ses défauts, il était une occasion d’intégration, de brassage social, de repérage de carences de toutes natures, etc. Il avait beaucoup de progrès à faire, mais fallait-il le supprimer purement et simplement ? Ces fonctions d’ordre social semblent manquer aujourd’hui dans notre société, et l’économie réalisée alors n’est-elle pas payée très cher aujourd’hui ?


Les subdivisions territoriales des DDE, directions départementales de l’Equipement. Des services techniques de l’Etat, très proches des communes. La décentralisation est passée, et le besoin de « dégraisser » l’Etat avec. Le besoin de conseils et d’assistance technique des communes n’a pas disparu pour autant. La formule traditionnelle des « subdi » était à l’évidence d’un autre temps, mais fallait-il la revoir en profondeur et la mettre au gout du jour, ou l’abandonner brutalement, en laissant démunies les collectivités ? De nouveaux services se reconstituent aujourd’hui  à l’échelle des départements pour tenter de combler cette carence.


De beaux esprits parlent de supprimer les petites communes, les fameuses 36 000 qui couvrent le territoire. Trop petites ! Mais ces communes sont des lieux de vie, avec leurs 500 000 élus locaux. Une force sociale extraordinaire, qui serait vite démotivée dans une vision purement  technocratique. L’efficacité d’un système de gouvernance repose sur l’engagement personnel, et la reconnaissance attendue légitimement par les personnes qui donnent leur temps et leur énergie. Bien sûr, une réforme est nécessaire, pour s’adapter aux nouvelles donnes de l’économie et des besoins d’équipement. Mais pas au prix de l’abandon d’une organisation sociale fine, proche des citoyens. Un gâchis en perspective, que l’on aimerait bien éviter.


Le thème du gâchis est hélas fécond. La mise en retraite anticipée de milliers de cinquantenaires entraîne un gâchis extraordinaire de compétence, de même qu’un chômage qui touche un « actif » sur 10 et qui coûte très cher aux intéressés comme à la collectivité. Pour les produits, le renouvellement accéléré (nouvelles technologies, appareil non réparable, etc.) est une autre source de gâchis, et donc de gaspillage de ressources. Le défi de faire vivre convenablement 9 milliards d’humains en 2050 nécessite  une prise de conscience de l’ampleur de ces gâchis, et de leur diversité.

Chronique mise en ligne le 3 novembre 2013

Mots-clés: service public, qualité, proximité, territoire

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