Organisations sociales

Dégage


La francophonie vient de trouver un élan particulier, avec le succès du mot « dégage ». Le développement durable pourrait bien en bénéficier également, si nous parvenons à surmonter la peur, comme nos amis Tunisiens et égyptiens.


C’est le mot à la mode, en Tunisie, puis en Egypte, en attendant la suite du château de cartes. Dégage, un mot qui s’applique à des dirigeants symbolisant des régimes autoritaires, mais qui pourrait aussi s’appliquer, dans un esprit développement durable, à bien d’autres formes de blocage de la société. Au-delà de personnes, il s’agit d’attitudes ou de Systèmes, institutionnels ou de pensée, qui empêchent d’imaginer un autre avenir que le prolongement du Passé. Cette Envie de dire dégage nous vient souvent, mais elle est stoppée net : elle serait du rêve, tout comme la chute des dictatures, avant qu’elles ne deviennent réalités. Alors rêvons un peu, voyons à quoi nous pourrions bien dire dégage !.
Dégage, la solution Unique, l’optimum issu de modèles qui n’intègrent qu’une Faible part de la complexité de la vie. La solution unique n’existe pas a priori, elle ne tombe pas du ciel de la technocratie. On ne peut pas faire Autrement, entend-on souvent, et c’est justement la recherche de cet autrement qui ouvre des perspectives et permet le Progrès. Bienvenue aux ambitions et aux visions qui provoquent des ruptures et obligent à imaginer d’autres avenirs.
Dégage, la Compétition, considérée comme le moteur principal du Mouvement. Il est possible de se Dépasser avec des partenaires, et pas contre des adversaires. L’omniprésence du mot compétitivité devient insupportable, au 21e siècle, celui de tous les dangers, celui où l’humanité consomme plus que la planète ne peut produire. La compétition suppose qu’il y ait des vaincus, des hommes qui n’auront accès qu’aux Restes des nantis, dans un monde profondément inégalitaire. Il y a mieux à faire, et autre chose que la compétition à promouvoir pour amener l’humanité à se surpasser et relever le défi du nouvel équilibre à trouver, avec 9 milliards d’humains « développés ». 
Dégagez, les Cloisonnements, les compartimentages et autres saucissonnages. L’esprit cartésien est formidable pour analyser et comprendre les phénomènes complexes, mais il nous joue des Tour s s’il crée des barrières et empêche de conserver une vue d’ensemble. Oui aux spécialistes, intégrés dans des équipes et pourvus de méthodes qui garantissent le Recul nécessaire pour sortir utilement de leur microcosme.
Dégage, la dictature du PIB, qui guide nos décisions publiques avec ses Défauts que tout le monde connait, mais que tout le monde accepte : ses œillères, qui l’empêchent de voir tout ce qui n’entre pas dans des comptes financiers, et son incapacité à faire de soustractions. Mettons dans le même lot le court-termisme, qui ajoute la myopie aux œillères. 
Dégage, le « réalisme » qui pousse à démissionner, comme nous le faisons face aux dictatures, y compris celles des banques au lendemain de la crise financière. Le syndrome « too big to fail » laisse aux puissants une liberté dont elles abusent effrontément. Le réalisme est sans doute la premier obstacle à la Création d’une gouvernance économique mondiale, absolument nécessaire pour combler le décalage entre l’intégration économique mondiale que nous observons et le développement d’institutions et de mécanismes politiques capables d’assurer convenablement la gouvernance du système économique mondial (1).
Dégagez, les religions de toutes natures, qui cherchent à imposer leur Morale et leur vision du monde à l’humanité. Quel que soit son nom, y compris le veau d’or, le dieu éventuel de chacun reste une affaire privée, le sacré des uns n’est pas forcément le sacré des autres. La révélation est manifestement mal répartie. Au révélé, au sacré dont l’origine reste mystérieuse, préférons le négocié entre les hommes. La palabre, plutôt que la prière. Le contrat social.
Dégage, la Politique spectacle la mise en scène du conflit qui va avec. La gouvernance ne s’arrête pas aux portes des assemblées et des palais de la République. La compétition s’est imposée en politique, avec l’exclusion qui en est le corolaire. Exclusion des idées minoritaires, et donc des idées nouvelles, émergentes, celles qui anticipent. Comment espérer, dans ces conditions, proposer de réelles visions de l’avenir ?
Dégage, la Peur des lendemains, qui paralyse et entraîne infailliblement le repli sur des positions préparées à l’avance, comme disent les militaires. Optimisme et pessimisme poussent à l’attentisme, et non au volontarisme.
Bad spirits go away, chante Dee Dee Bridgewater(2), et elle a bien raison. Ces blocages dont nous voudrions nous dégager ne sont pas une fatalité. Ils sont largement issus de nos propres inhibitions, de notre peur du changement. Celui-ci nous conduit dans l’inconnu, et suscite forcément des inquiétudes, mais le refus du changement n’empêche pas son advenue. Rêvons donc du futur, pour mieux le construire et se dégager des démons de la compétition et du repli, complices paradoxaux qui, chacun à leur manière, nous conduisent dans le Mur.

Profitez des commentaires pour ajouter tous les « dégage » que vous avez envie de crier !


1 Joseph E. Stiglitz, Le rapport Stiglitz, Les Liens qui Libèrent, 2010
2 Dee Dee Bridgewater, Bad Spirits, in Red Earth, DDB Records, 2007

 

Chronique mise en ligne le 12 février 2011

Ajouter vos commentaires

Poster un commentaire en tant qu'invité

0
Vos commentaires sont soumis à la modération de l'administrateur.
conditions d'utilisation.
  • Aucun commentaire trouvé