Méduses - A la conquête des océans

Robert Calcagno et Jacqueline Goy, Institut océanographique, Editions du Rocher, 2014

Voilà un livre propre à vous méduser. Un verbe inspiré par Méduse, la gorgone de la mythologie grecque, dont les cheveux furent transformés en serpents par Athéna. En 1748, le naturaliste Carl Linné donne son nom à ces êtres bizarres, gélatineux, dont les tentacules pouvaient rappeler les serpents de la gorgone. Il aurait pu aussi le faire en référence au pouvoir pétrificateur du regard de Méduse. Les piqures de méduses peuvent aussi vous pétrifier, par asphyxie. Certaines sont en effet mortelles. Les méduses sont bien plus redoutables que les requins : elles tuent cinq fois plus que ce célèbre prédateur. Ajoutons que leur prolifération menace aussi des activités humaines, prélèvements d’eau, pêche, baignades : la méduse nous conduit dans un univers complexe aux enjeux lourds.
Un univers très ancien, également. 600 millions d’années. Un animal très simple et efficace, robuste, qui a traversé les âges en sachant s’adapter parfaitement au contexte : forte croissance si tout va bien, sobriété et même autoconsommation en cas de malheur. Nous connaissons mal cet être étrange, et ses multiples espèces. Elles sont partout, dans les mers froides ou chaudes, à peine salée (et même eaux douces) ou fortement salées. Elles résistent à ces changements auxquels les poissons, les coraux et l’ensemble de la faune marine sont en général sensibles. Cette capacité les conduit « à la conquête des océans », pour reprendre le sous-titre du livre. Elles ont pour cela un allié très actif : l’Homme.
Ce dernier ne ménage pas sa peine. Il réchauffe l’eau aux alentours des côtes, si bien que les explosions démographiques des méduses, autrefois cycliques, se font continues. Il modifie la chimie de l’eau, grâce à de nombreux rejets d’eaux usées (contenant notamment des résidus de médicaments) qui perturbent les poissons mais laissent les méduses indifférentes. Il produit du plastique, excellent support aux méduses dans la première partie de leur cycle de vie, et excellent leurre pour leurs prédateurs. Le cas le plus célèbre est celui des tortues marines qui se jettent sur les sacs plastiques qui dérivent, et finissent par s’étouffer. Une triste fin pour les tortues qui s’ajoute aux effets de la surpêche, qui laisse le champ libre aux méduses. Et une fois qu’elles sont là, les méduses s’accrochent. L’équilibre ancien, où elles jouaient un rôle modeste, est rompu et elles deviennent dominantes. Comme elles se nourrissent entre autres d’œufs de poissons et d’alevins, leur nombre empêche le retour en arrière. Et quand elles se nourrissent de zooplancton, elles ôtent le pain de la bouche des autres animaux marins du voisinage.
« La construction du barrage hydraulique des trois gorges, situé sur le Yangtsé au cœur de la Chine, a ainsi joué un rôle important pour les méduses locales. Quand le stockage de l’eau a commencé, en 2003, la salinité et la température de l’eau de la baie du Yangtsé ont été modifiées, et le Cyanea, une énorme méduse de 2,50m de diamètre a envahi la baie au point de représenter 98% des pêches dans le delta. Le développement de ces énormes méduses a entraîné une réaction en chaine en modifiant la composition du zooplancton, puis celle des organismes qui s’en nourrissaient, comme les populations de maquereaux et d’anchois qui ont diminué, avec une conséquence sur les pêcheries locales. »
L’Homme a bien tenté d’éliminer les méduses, mais avec maladresse, avec des conséquences collatérales désastreuses. Il semble bien que la seule lutte intelligente soit de tout reprendre à zéro, et de s’attaquer aux causes, rejets, réchauffement, prélèvements abusifs, etc.
Un livre passionnant, abondamment et merveilleusement illustré, où vous trouverez aussi des informations positives sur les méduses : Une dizaine d’espèces sont comestibles, pour ne prendre qu’un exemple. Et une illustration très pédagogique de la complexité de notre monde, des interactions entre des phénomènes qu’une première analyse pouvait laisser croire indépendants. Un magnifique livre d’écologie appliquée.

 

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