Les décennies aveugles - Emploi et croissance 1970-2010

Les décennies aveugles - Emploi et croissance 1970-2010
Philippe Askenazy
Seuil, 2011



Si ça va mal, c’est la faute aux français, et aux institutions. Voilà une évidence centrale qui inspire Philippe Askenazy dans cet ouvrage passionnant. Une évidence à abattre, vous l’aurez compris, au même titre que bien d’autres qui ont guidé nos politiques sur les 40 années observées. (On pourra se reporter sur le site au mot Evidence)

On se sent pris en otage. Des économistes, tout d’abord, qui engagent les décideurs politiques sur la foi de prévisions fragiles, et qui tournent au fiasco. Les exemples abondent, pour tous les régimes, où les scénarios élaborés par les économistes, autour de la reprise ou de la croissance soutenue, se sont révélés faux, ou incapable d’anticiper telle crise majeure, comme celle de 2008 pour ne reprendre que la plus récente.
Otage aussi des financiers, qui font porter les risques sur les Etats, et donc les citoyens, otages des dirigeants des organismes de contrôle, trop proches de leurs pareils aux commandes des grandes banques ou des grandes industries.  Et bien sûr otage des politiques, qui s’obstinent sur des lignes de conduite sans intérêt, et qui font croire qu’il y a des bases scientifiques à des décisions purement idéologiques. On est d’ailleurs désespéré de voir que les erreurs manifestes ne tuent pas : Les principaux organes de conseil économique du gouvernement sont composés des mêmes experts issus des mêmes institutions qui influencent la politique française depuis 40 ans.
Philippe Asknazy, en décortiquant les politiques économiques, met en évidence bien des contreperformances, des choix hatifs, des positions de principe désastreuses comme, par exemple, la stigmatisation des jeunes par le gouvernement de Raymond Barre. Une des nombreuses citations qui émaillent l’ouvrage traduit cette observation : On peut se demander avec les analystes du ministère du Travail si un système de subvention à l’emploi fondé sur la reconnaissance de l’infériorité des jeunes n’aboutit pas à développer une politique d’assistance dont les conséquences sociales et économiques peuvent être préjudiciables aux jeunes eux-mêmes (1).
Beaucoup de fausses évidences sont ainsi démontées, exercice salutaire qui ouvre un espace de liberté et de réflexion. L’ouvrage analyse de nombreuses décisions, étudie leur impact, parfois surprenant : la défiscalisation des heures supplémentaires accentue l’écart hommes/femmes. Ces dernières étant pour beaucoup confinées dans des temps partiels, leurs employeurs n’ont vu aucun intérêt à les faire travailler plus, au contraire des hommes à temps plein pour lesquels un allongement de la durée du travail était avantageux. Résultat : la durée annuelle effective de travail des salariées à temps partiel a décliné de 1% entre 2007 et 2008 alors que les salariés hommes à temps plein ont connu une hausse de la durée du travail en 2008 avant de revenir en 2009 au niveau de 2007. Autre observation, la réduction de la TVA dans la restauration. Le coût brut par emploi pour l’Etat peut être estimé au minimum à 100 000 euros par an, soit environ 4 fois celui d’une infirmière débutante à temps plein.
Au chapitre des propositions, on trouve le rejet de la rhétorique des modèles et des analyses trop  académiques qui conduisent à de fausses évidences, comme la caricature de la primauté économique des monarchies. L’importance des politiques de recherche, d’innovation, d’éducation, est rappelée avec force, et bien argumentée, tout comme celle des TIC. A contre courant des idées dominantes,  secteur public trouve un ardent défenseur, notamment pour la Recherche. La croissance verte est présente, mais comme une modalité de la croissance non une source nouvelle majeure de croissance. C’est une économie des besoins qui est proposée, avec un secteur particulièrement mis en avant, celui de la santé. La santé qui n’est pas qu’une dépense, mais aussi une valeur et une source de bien être. Un secteur où la France a encore de bons atouts à faire valoir, malgré une régression récente.

1 G. Poulain, « la loi du 3 janvier 1979 relative au contrat à durée déterminée », Droit social, mars 1979, p. 67-79

 

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