Le monde est clos, et le désir infini

 

Daniel Cohen,
Albin Michel, 2015


Pourquoi la richesse matérielle ne parvient-elle pas à libérer les humains de leurs problèmes matériels ?, cette simple question montre que Daniel Cohen n’est pas qu’un économiste. Son propos est riche de nombreux apports, anthropologiques, historiques, sociologiques, psychanalytiques et même mathématiques. Il nous brosse une histoire de l’humanité depuis ses origines, et nous fait découvrir la naissance progressive de l’économie, toujours liée à des évènements ou des innovations technologiques. La perspective qu’il propose est limpide, à la portée de tous, et elle dévoile ce que bien des auteurs tentent de cacher, quand ils ne théorisent pas le contraire : le modèle de la croissance indéfinie de consommation de biens matériels est une illusion. Le fléchissement de la croissance des pays émergents illustre cette observation.
Mais revenons à la question initiale, posée implicitement par Keynes, qui y répondait bien imprudemment, qui « annonçait crânement qu’en 2030 les hommes pourraient travailler 3 heures par jour et se consacrer aux tâches vraiment importantes, l’art, la culture, la métaphysique… ». En fait le bonheur est relatif. Il est reconnu en référence à des repères, et ceux-ci n’arrêtent pas de changer. « On n’est pas riche ou pauvre dans l’absolu, mais par rapport à une attente ». Longtemps, la référence a été le voisin, par rapport auquel la comparaison est trop facile. Elle l’est toujours, mais les moyens de communication ont élargi considérablement les points de comparaison, faisant naître des besoins parfois bien loin des lieux où ils ont émergé. Au total, « les indices de satisfaction sont remarquablement stables, quel que soit le niveau de richesse atteint par un pays ». Le Plus ne provoque pas du Mieux, mais il rassure : la machine s’enclenche, « les humains subissent la loi d’ »un désir qu’ils ne comprennent pas ».
En bon économiste, Daniel Cohen se penche notamment sur le rôle de l’entreprise et son évolution récente. Pendant « l’âge d’or du capitalisme industriel, l’entreprise peut apparaître comme un lieu de production et de partage des richesses ». Un concept où les intérêts des dirigeants et des salariés étaient liés, alors que la révolution financière conduit à l’inverse. « L’équilibre, chèrement acquis, d’une société qui assurait une forme de sécurité, rigide mais efficace, a volé en éclats. La fonction protectrice de l’entreprise s’est volatilisée ». En France, la période des 30 glorieuses (1) offre à Daniel Cohen un vaste champ d’analyse, ainsi que les évènements de mai 1968, qui ont marqué des étapes dans les perceptions de la croissance par la société française. Une des conditions de l’acceptation du changement, la confiance, y connait un niveau particulièrement bas, le premier de la classe dans ce domaine étant le Danemark.
Le monde est clos et le désir infini est un livre riche et roboratif. Il nous explique l’évolution que nous observons chaque jour, et nous délivre, distillé en filigrane et concentré dans son dernier chapitre, quelques pistes pour aller « au-delà de la croissance » : « Au sein de l’entreprise, entre les personnes elles-mêmes, entre les nations, la pacification des relations sociales doit prendre le pas sur la culture de la concurrence et de l’envie. Les mentalités ont changé plusieurs fois dans l’histoire, mais jamais par décret. Elles se transforment lorsque les aspirations individuelles et le besoin social convergent vers un même but. Nous en sommes la… »

1 Voir à ce propos les deux notes Glorieuses et Mentalité

 

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