Le grand dérangement

Amitav Ghosh
©Wildproject pour l’édition française, 2021



Quand un professeur de littérature comparée s’intéresse au réchauffement climatique, nous découvrons des facettes discrètes, si ce n’est cachées, en tout cas profondes, de nos civilisations. Amitav Ghosh explore dans cet ouvrage « les fronts où le changement climatique résiste à la littérature et aux arts contemporains ». Il s’agit de littérature, mais aussi de textes politiques, à commencer par l’accord de paris, comparé à l’encyclique du pape François, Laudato si’, documents datés tous les deux de 2015. Une comparaison instructive, que je vous laisse découvrir.
L’essentiel est cependant consacré au roman, et à sa capacité à accorder au changement climatique une place en accord avec l’importance du phénomène dans nos sociétés. Les romans qui abordent ce sujet sont vite classés dans des genres mineurs, tels que la science-fiction. Une sous-catégorie s’appelle même la fiction climatique, « principalement composée d’histoires de catastrophes qui se déroulent dans le futur, et, selon moi, c’est exactement là le problème ». Une des raisons est sans doute que « le roman contemporain s’est centré toujours plus radicalement sur la psyché individuelle au détriment du collectif. (…) Au moment précis ou le réchauffement climatique devient à l’évidence un problème collectif, l’humanité se retrouve sous l’emprise d’une culture dominante dans laquelle l’idée du collectif a été exclue de la politique, comme de l’économie et de la littérature ». « L’idée d’une liberté humaine infinie est au cœur des arts de notre temps ». Les forces de la nature, qui pourraient limiter cette liberté, deviennent alors des contraintes insupportables. « Le changement climatique pose un défi de taille à ce qui est peut-être le concept politique central de l’époque moderne : l’idée de liberté. (…) « Les forces et les systèmes non humains n’avaient pas leur place dans le calcul de la liberté ». Une thèse qu’il développe à partir d’une approche mondiale, où de nombreux auteurs, de toutes origines, sont sollicités.
Cette forte inclinaison de la littérature moderne vers les « aventures morales individuelles » n’a pas permis l’émergence significative d’une approche collective du monde de demain. « La grande et irremplaçable potentialité de la fiction est qu’elle permet d’imaginer des possibles. Et imaginer d’autres formes d’existence humaine est exactement de défi que pose la crise climatique ». L’incapacité de la littérature moderne à le faire est d’autant plus dommageable « qu’après tout, l’imagination des possibles n’est pas le travail des hommes politiques et des bureaucrates ».
Amitav Ghosh observe le parallélisme entre la montée de la révolution industrielle, et celle du roman moderne, avec la résistance de certaines régions du monde à entrer dans ce mouvement. Il cite notamment l’Inde et la Chine : « Que Dieu nous préserve que l’Inde n’adopte jamais l’industrialisme à l’image de l’Occident. Si une nation entière de 300 millions d’habitants devait adopter cette approche de l’exploitation économique, elle raserait le monde comme une nuée de sauterelles » (Gandhi, 1928). Même si les premiers pays asiatiques à s’industrialiser ne l’ont pas fait sur le modèle occidental, comme le Japon et la Corée, bien plus économes en ressources, ils n’ont pu résister à la tentation, et cela d’autant plus que les puissances coloniales les avaient empêchés d’entrer dans cette forme de « modernité ». La construction progressive d’états-nation à la suite de la décolonisation a fortement contribué à cette évolution, qui constitue un des principaux obstacles à la lutte contre le dérèglement climatique, lequel est susceptible de bouleverser les équilibres politiques : « L’enjeu de la répartition du pouvoir dans le monde est au cœur de la crise climatique ». Les origines et la culture asiatique de l’auteur, qui vit aujourd’hui à New-York, nous offrent un regard décalé, bien utile pour comprendre le monde et les défis auxquels il est confronté.

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