La gouvernance par les nombres

Alain Supiot, Editions Fayard

C’est un cours qui nous est ici proposé, mais un cours au Collège de France, qui a l’immense mérite de casser l’organisation en disciplines pour allier plusieurs approches. Une approche juridique ardue, matinée de philosophie, d’économie, de science des institutions, d’histoire, voire même de politique quand l’histoire se rapproche.
L’auteur aurait pu choisir comme titre « la dictature du quantitatif », car il s’agit bien de cette tendance à tout vouloir traduire en chiffres, et à croire que l’image ou la « carte » ainsi obtenue est devenue la réalité. On retrouve parfois les accents de René Passet, l’économiste qui dans un ouvrage célèbre, L’économique et le vivant(1), déplorait la force redoutable de « l’homo aeconomicus », être imaginaire auquel tous les modèles économiques se réfèrent in fine. La vie réelle est évidemment bien plus riche, les motivations humaines bien plus complexes que la simple « optimisation » économique. Alain Supiot démonte les différents mécanismes qui découlent de cette religion du nombre, et les conséquences pour la vraie vie, au-delà desdits nombres.
De tous temps, et notamment depuis Pythagore, les chiffres ont fait rêver et ont répondu à une demande d’absolu. Aujourd’hui, ce sont des machines qui vendent et achètent les actions des entreprises, sur des bases mathématiques, et décident ainsi du sort de millions d’êtres humains. A force de vouloir tout traduire en chiffres, les valeurs sociétales, par nature incalculables, se trouvent transformées en indicateurs, et exposées ainsi à une gestion de type marchand. Les rôles respectifs des sphères publique et privée se confondent progressivement. Cette propension à enfermer la vie réelle dans un cadre chiffré a été tirée à l’extrême par les régimes soviétiques, au profit de l’Etat, avec la planification et la centralisation, et elle est aujourd’hui combinée avec une logique ultralibérale, qui réduit les objectifs de l’entreprise à la seule recherche de profit pour les actionnaires. Alain Supiot nous rappelle que pour Milton Friedman « l’unique responsabilité sociale de l’entreprise est celle de faire des profits ». Le résultat est une déshumanisation de l’économie, qui tend en outre à devenir l’élément central sinon unique, de toutes les décisions d’ordre politique. « L’incalculable » est ainsi entré dans le domaine du chiffre, les valeurs humaines sont asservies aux nombres.
C’est ainsi que la concurrence s’étend à présent aux institutions, et non plus seulement à des objets ou des services. Dans ce contexte, la mondialisation prend une dimension particulière, car les investisseurs choisissent librement les pays où ils mettent leur argent, en fonction des lois qui les gouvernent. Le droit du travail en est fortement affecté, ainsi que les lois relatives à la protection de l’environnement. Le fonctionnement en marché s’étend ainsi au travail comme à la nature.
Alain Supiot analyse la dérive que l’on observe, où la magie des chiffres éblouit au point de faire oublier qu’ils ne sont qu’une image réductrice de la réalité. Les nombres secrètent leur propre loi : le droit est aujourd’hui remis en question dès qu’il est susceptible d’entrer en conflit avec des intérêts économiques, lesquels deviennent dominants. La loi perd du terrain au profit du contrat, les inégalités s’accroissent, le règlement se transforme en programmation, accentuant ainsi la pression sur le salarié, avec le concept de « mobilisation totale » issu de la Grande Guerre. Les aspects de cette dérive sont multiples, et concernent notamment le droit du travail et les échanges internationaux. Cet amour immodéré des nombres menace tout particulièrement le principe de solidarité et les valeurs qui vont avec, et il est porteur de risques de conflits et de désagrégation de la société.
On regrettera que la conclusion, intitulée « comment en sortir », soit bien rapide. Une ligne de conduite se dégage néanmoins : « repenser les fonctions de l’Etat, lequel, ayant perdu le monopole de l’organisation des solidarités doit devenir le garant de l’articulation de la solidarité nationale avec les solidarités civiles et les solidarités internationales qui se tissent au sein des réseaux d’allégeance ». Tout un programme !

1 - René Passet, L’économique et le vivant », Payot, 1979.

 

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