La comédie atomique

L’histoire occultée des dangers des radiations
Yves Lenoir,
La découverte, avril 1016

Ce sont des histoires qu’Yves Lenoir nous propose. Des histoires vraies, documentées, sur les grandes étapes qui ont marqué le développement de l’atome depuis la découverte du physicien Wilhelm Conrad Röntgen, le 8 novembre 1995, « dans la pénombre de son laboratoire ».

Des histoires humaines, avec des figures célèbres comme Poincaré ou la famille Curie, et qui ont toutes une constante : les dangers ont été soigneusement et systématiquement occultés. L’objet du livre est de montrer les mécanismes à l’œuvre dans cette action continue de communication.
On commence par Tchernobyl, une histoire effrayante, où les principales autorités, politiques et scientifiques, ont minimisé les dangers, et ainsi condamné des milliers de personnes, notamment les 45 000 habitants de la ville de Pripiat, à quelques kilomètres du site. On est en plein au cœur du sujet, avec des déclarations rassurantes. Le seul qui se soit inquiété et qui ait tenté de lancer l’alerte, Vassily Neterensko, physicien-académicien biélorusse, s’est vu exclure du comité central du parti communiste biélorusse.
Après cette entrée en matière encore présente dans de nombreux esprits, l’histoire prend un tour chronologique. On revient aux débuts de l’atome, précisément des rayons X et du radium, à la fin du XIXe siècle. Une grande aventure scientifique, où se sont côtoyés physiciens et médecins. « Dans l’enthousiasme de l’idéologie du progrès dominante à l’époque », les vertus des rayons ont été mises en exploitation, mais avec une bonne dose d’inconnu. Les affaires et le souci de reconnaissance académique ont vite envahi le domaine de la radioprotection. Un « paysage où une honorable barbarie élargit sans cesse l’étendue de son empire ». Quelques figures échappent toutefois à cette fatalité, auxquels l’auteur rend hommage.
L’histoire suivante est celle, encore plus dramatique, des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Des effets dévastateurs dans l’opinion, et une prise de conscience de dégâts que les radiations peuvent provoquer, mais des bilans scientifiques extraordinairement modérés, par exemple sur « les effets génétiques à l’exposition des radiations des bombes atomiques ». Ce sont ensiute les développements de l’arme atomique, « Atoms for peace » selon le président Eisenhower. C’est la guerre froide et les essais nucléaires américains, dans les déserts du Nevada, dont les effets collatéraux ont été soigneusement occultés. En France, la terreur de l’atome militaire ne devait pas, par ailleurs, déteindre sur l’atome civil. « L’inquiétude répandue sur le monde par les bombes d’Hiroshima et Nagasaki ne peut que créer une émulation dont le bien de l’humanité tirera un large profit » commentait Le Monde daté du 20 décembre 1945, à la suite d’une conférence de Frédéric Joliot, à l’occasion de la création du CEA. Un vrai talent pour la dialectique.
Les autres histoires rapportent l’institutionnalisation de l’atome, ou plutôt comment l’atome a pris la maîtrise des institutions. Une histoire instructive, bousculée ensuite par quelques accidents graves, l’explosion d’une cuve de stockage de déchets à Kytchym, en URSS, fin septembre 1957, et début octobre une rupture de gaine au cœur du premier réacteur nucléaire britannique, à Windscale, et en 1979 l’accident de la centrale de Three Mile Island, survenu 12 jours après la sortie du film « The China syndrom ». Le livre débouche enfin sur Fukushima, le 11 mars 2011, juste après une conférence des spécialistes mondiaux de la radioprotection, en février à Nagasaki.
C’est enfin l’épilogue, où Yves Lenoir résume comment « le milieu de la radioprotection, avec une constance admirable, a entretenu la foi dans l’énergie atomique et les rayonnements ionisants, magnifiant l’idée de leurs bienfaits et avantages, tout en gommant les dommages, aussi abominables soient-ils. » La « foi » évoque une religion, et c’est bien celle de l’atome dont il s’agit, qui a permis de conférer au domaine du nucléaire un statut à part dans les activités scientifiques. Cette histoire se conclut par un souhait : « faire entrer les effets des radiations atomiques dans la science de droit commun ».
Un livre engagé, particulièrement riche en témoignages. Une histoire à la fois scientifique, politique et idéologique.

 

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