Comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes

La cité face aux algorithmes
Jean Haëntjens
©Editions rue de l’échiquier

Un livre engagé, qui conduit parfois l’auteur des inexactitudes, mais un livre qui propose un débat essentiel sur le rôle des algorithmes dans la conception et la gestion des villes. Un livre écrit par un urbaniste, et qui défend clairement le concept de « cité politique » face à la « smart city ». L’auteur se positionne entre deux camps, celui des ingénieurs et des tenants des algorithmes, et celui des « acteurs traditionnels de la fabrique urbaine », et cherche la voie qui permettrait au « politique » de garder la main sans se priver des apports de la technologie. Il présente pour cela une sorte de confrontation entre les deux approches, une confrontation qu’il veut constructive. C’est que les défis sont légion. Ville mondiale, durable, frugale, décarbonée, résiliente, collaborative, incluante, créative, compacte ou « archipel », les qualificatifs sont nombreux pour les exprimer, et chacun peut mesurer l’effort à accomplir pour les relever sans en oublier. Nul doute que le numérique peut faciliter la recherche de solutions. Ses promesses sont explicites, et certains montrent une sorte de foi du charbonnier en ses capacités, alors que d’autres font part de leur scepticisme et de la crainte de « big brother ».

L’irruption des géants de la Silicon Valley dans le champ urbain est bien réelle. En 2009, Google a photographié toutes les rues de la planète, et s’est vu confier en 2017 la conception d’un nouveau quartier à Toronto. Amazon et Uber bouleversent la logistique urbaine, tout comme la voiture autonome. Le BIM (building information modelling) et le CIM (city information modelling) transforment les modalités mêmes de conception des bâtiments et des villes. Comment, dans ces conditions, la cité politique, avec ses élus et ses citoyens, peuvent-ils résister et conserver leur place dans ce contexte, quel jeu des acteurs peut-il se constituer ?
Jean Haëntjens présente les stratégies des deux camps, leurs atouts et leurs faiblesses, pour proposer des points d’appui à la cité politique et des systèmes d’alliance, car c’est bien le jeu des acteurs qui est en cause. Sans entrer dans le détail, quelques exemples pour illustrer la confrontation : la smart city produit une performance accrue dans le fonctionnement des réseaux et des flux, de l’ordre de 20%. Elle permet d’optimiser les composants des systèmes urbains, mais n’apporte pas de réponse sur leur globalité. Elle optimise la réponse aux besoins exprimés, et provoque les échanges grâce aux réseaux sociaux. Elle a du mal à anticiper les ruptures (« la pensée algorithmique est par essence conservatrice »), et elle s’intéresse plus aux comportements majoritaires qu’aux exceptions. Le principe « the winner takes all » pousse à la concentration des solutions antre les mains d’un petit nombre d’acteurs, avec le risque d’uniformisation et de sclérose que cela comporte.
La cité politique a de nombreuses cartes à jouer, celle de la personnalité de la ville, atout déterminant pour son attractivité. Elle donne du sens au projet urbain. Elle fait de ses habitants des citoyens attachés à un projet collectif et non de simples consommateurs tenus par leurs envies personnelles. Elle permet de la fantaisie et donne toute sa place au principe de plaisir urbain, de la sensualité, de la culture. « Volupté, singularité, cultures urbaines et initiatives citoyennes », telles sont les cartes maitresses de la cité politique.
Bien d’autres sujets sont abordés, comme les métiers, les espaces publics, la place du maire, le management, les délégations que le pouvoir politique est amené à faire aux entreprises. Vous y trouverez enfin des scénarios et des stratégies, qui permettent de se projeter dans le futur. Un futur qui n’est pas écrit, mais que cet ouvrage éclaire.
 

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