C’était mieux avant

Michel Serres
Le Pommier, 2017



« Cela tombe bien, justement, j’y étais ». Michel Serres a vécu cet « avant », et il nous le décrit avec lucidité. Un « bilan d’expert ». Point de nostalgie, mais des souvenirs précis des époques qu’il a traversées. Et une cible, au carrefour du caractère râleurs des Français, et du vieillissement de notre population, les « Grands-Papas Ronchons. Riches et bavards, devenus majoritaires, électeurs de plus en plus décisifs, cherchant d’autre part à exhiber la réussite de leur existence, ces colériques disent à Petite Poucette, chômeuse ou stagiaire qui paira longtemps pour ces retraités : c’était mieux avant ».


C’est un « manifeste » d’une petite centaine de pages en petit format, que vous pourrez lire dans le métro même aux heures d’affluence. Le manifeste d’un académicien, une trentaine de coups de projecteurs sur l’histoire, les techniques, les mœurs, la santé, l’alimentation, le travail, les femmes, la sexualité, la vie quotidienne, la vie et la mort. Des souvenirs personnels, ou des rappels de ce que nous devrions tous savoir, les guerres, les dictateurs, les maladies. « C’était mieux avant » en prend un sacré coup ! Michel Serres puise dans ses souvenirs d’enfance ou de jeunesse, nous parle de ses parents, de ses voyages « ordinaires », qui prenaient des jours, du travail des paysans, dont le dos était martyrisé, de sa vie en pensionnat. Il nous parle aussi de la « poubelle à outils », où se retrouvent le sextant, les manivelles de toutes espèces, le seau à charbon, « qu’il fallait monter de la cave à l’étage », « la guêpière de la crémière et le gibus de son chaland ». Il nous parle de son accent, qui lui a valu d’être « rétrogradé au classement d’agrégation », au motif qu’il « n’était pas exploitable sur la totalité du territoire ». Il nous parle de la fièvre aphteuse qu’il contracta à 20 ans, « On n’en meurt pas. Non, ce n’est pas la peine de sacrifier, pour elle, des milliers de bovins ».
Des souvenirs d’expert, qui remettent les pendules à l’heure, sans pour autant masquer les difficultés et les problèmes de la vie d’aujourd’hui : « Draguée en restant saine, Garonne lavait donc le linge, vierge de drague, elle est polluée. Ou bien étions-nous moins regardants sur la limpidité du courant et la candeur des culottes ? ». « Avant, nous jouissions de communautés ; chaotiques, fortes en gueule, chamailleuses, à culottes et robes trouées, mais aussi chaudes que fraternités ».
Avant de conclure son manifeste, Michel Serres aborde la place de l’humanité sur la planète. Il part du concept de « grande nation », souvent revendiqué en France, mais « cher payé pour le peuple », pour tenter un « parallèle biologique ». Il constate que toute espèce dominante risque de crever d’avoir gagné, et « pour se sauvegarder, décide de faire profil bas et se résigne à se glisser désormais vers un rang plus modeste. (…) C’est la vraie loi de la jungle, mais l’homme ne le sait pas ».
Lucidité sur le passé se conjugue avec lucidité sur notre futur. « Mieux après produit des « c’était mieux avant » qui mettent en péril le mieux après ».  Ah ! si Grand-Papa Ronchon pouvait foutre la paix à Petite Poucette …

 

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