Modes et Modèle

Incongru

incongruDans un monde qui change, il faut anticiper et parfois se décaler par rapports aux usages, et même se démarquer. Le développement durable est-il incongru ?

Incongru est souvent synonyme de décalé, voire inconvenant. Il s’agit en fait d’un terme d’arithmétique, qui décrit les rapports des nombres entre eux.

Les nombres congrus appartiennent à un même système, les incongrus ne se parlent pas. Ils sont discordants, en quelque sorte. Le passage au développement durable relève de la même logique. Il s’agit de changer de système de référence, et c’est bien compliqué. Il est parfois facile de comprendre des éléments du monde qui change, mais il est plus difficile d’en tirer toutes les conclusions pour passer aux actes. Dans un article célèbre, René Passet le constate pour la science économique, qui régit une bonne partie de nos décisions. « Les progrès réalisés par la science économique sont nombreux et notables. Mais, sonne l’heure des synthèses, et voici que tout est oublié (1) ». Les vieilles habitudes ont la vie dure. Même pour ceux qui sont convaincus que le changement est inéluctable, il représente une sorte de saut dans l’inconnu et une remise en cause d’équilibres socio-économiques, ce qui fait hésiter. Chacun sait que le risque du statu quo est bien pire, mais il ne se décide pas, contrairement au risque de l’action et du changement, qui demande une prise de responsabilité.
Pendant longtemps, le discours a tenté de combler l’écart entre l’approche théorique, ouverte sur le futur, et la pratique, ancrée dans le présent, voire dans le passé. Par exemple, les rapports de présentation de documents d’urbanisme, les envolées parfois lyriques des architectes présentant leurs projets pouvaient donner le change. Les « rapports de présentation » déclinaient convenablement la théorie, lutte contre l’étalement urbain, qualité de vie, mixité, paysage,  etc., mais « sonne l’heure des synthèses », avec le zonage, le règlement, les infrastructures et autres tuyaux, « tout est oublié ». Le discours est ouvert et généreux, mais le plan lui-même reste conforme à ce que l’on a toujours fait.  Nous sommes en pleine incongruité.
De retour de la conférence Rio +20, une fine connaisseuse de ce type de négociation me confiait son impression. La plupart des délégations savaient qu’il fallait changer, mais chacun continue comme avant parce que l’on ne sait pas comment faire autrement.  Nous vivons une période de profonde transformation du monde, hier infini, et à présent tout petit, face à nos besoins. Notre mode de pensée est inféodé aux références d’hier, et peine à se projeter dans le monde de demain. Nous conservons les repères anciens, même s’ils ne servent à rien. Nous le savons, ils encombrent la pensée et freinent le renouvellement  de nos mentalités et de nos organisations, mais nous ne pouvons nous en extraire. Les deux mondes, l’ancien, et le nouveau, sont incongrus.
Le passage de l’un à l’autre est d’autant plus difficile que les modèles culturels et perceptions du progrès sont divers dans notre société. Les catégories sociales qui accèdent juste à une certaine aisance sont souvent attirées par des produits de consommation traditionnels. Les ménages aisés des villes opteront pour la voiture partagée ou en location, alors que pour une population plus modeste, la possession de la voiture reste un objectif affirmé. Des visions du succès personnel  bien incongrues, qui cohabitent dans la société. Les enquêtes montrent que nos concitoyens craignent que leurs enfants ne vivent moins bien qu’eux. Ce sera vrai si nous restons bloqués dans le monde d’hier, et on peut espérer l’éviter si nous nous projetons dans le monde de demain. Mais la peur de l’inconnu freine cette transition, et nous renvoie aux valeurs du passé.
L’incongruité se manifeste dans bien des domaines. La famille, les retraites, la démographie sont aujourd’hui au cœur de l’actualité. La forte fécondité des femmes de notre pays est présentée comme une bonne chose, sans qu’il y ait le moindre débat. Et pourquoi donc, alors que la même « opinion publique » s’inquiète de la croissance démographique mondiale ? La stabilisation de la population mondiale doit bien se traduire dans chaque pays, d’une manière ou d’une autre. Nos raisonnements reposent donc sur un a priori discutable, qui peut conduire à des erreurs d’orientation graves. Nous ne sommes plus en 1945, et les bonnes décisions prises à cette époque ne sont pas « congrues » à la nôtre. Le cadre social et les perspectives d’avenir ont changé, continuer « comme avant » relève de la politique de l’autruche.
Le passage du monde d’hier à celui de demain se heurte à une multitude d’incongruités. La société change à une vitesse insoupçonnée avec l’arrivée de nouveaux produits. La voiture en son temps, la télévision, Internet et le téléphone portable, le smart phone et ses applis. C’est probablement par ce biais que le changement s’opère, et c’est là où il faut s’intéresser aux incongruités. Telle nouvelle technologie nous ouvre-t-elle les portes du 21e siècle, en réduisant l’impact des activités humaines sur la planète et les ressources qu’elle nous procure, ou bien va-t-elle engendrer des tensions supplémentaires sur les  matières premières, et accroître les inégalités de toutes sortes ?
Le mot incongru est devenu péjoratif. Il fait référence aux bonnes mœurs, aux conventions, qui ne seraient pas respectées. Il faut justement prendre de la distance par rapport à ces règles héritées du passé. Le futur sera incongru, ou ne sera pas !

 

1 L’économique et le vivant, décembre 1974.

Chronique mise en ligne le 14 octobre 2013

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