Progrès et Innovation

Transition

transitionEn ces périodes électorales, le changement est à la mode. Tout le monde s’en réclame, mais le plus souvent avec des références partielles, et tirées de notre histoire immédiate. Prenons du recul.

Le changement est d’autant plus nécessaire qu’il ne s’agit pas de simples ajustements.

Nous vivons une époque particulière : le 21e siècle sera celui où la population mondiale va culminer à 9 ou 10 milliards, où nos émissions dans les milieux, air, mer et eau douce, sols, et même espace, vont toucher les capacités productives de la planète et réduire les protections dont nous avons bénéficié depuis la nuit des temps. Les enquêtes le disent clairement, nos concitoyens craignent que leurs enfants ne vivent moins bien qu’eux. La prolongation d’un mode de développement fondé sur une vision du monde sans limites, encore bien présente dans les esprits, nous conduit à l’impasse : il faut entrer dans l’ère du monde « fini », comme le disait Paul Valéry dès 1945. C’est la fin du « Croissez et multipliez » de la Genèse, il faut trouver une autre forme d’évolution. Une « métamorphose », dirait Edgar Morin(1).
C’est une transition qu’il faut engager avant d’y être contraints par une réalité qui apparaîtra alors bien dure. Un changement de cap est toujours difficile. La sagesse, et même le bon sens sont toujours conservateurs, ils font référence à ce que l’on a toujours fait, alors que justement, il faut faire autrement. Il y a la Peur de l’inconnu, la peur de lâcher ce que l’on connait bien sans distinguer clairement les repères de demain. On ne peut se lancer brutalement dans la transition, sauf à susciter des résistances massives, ou à « passer en force », avec les leaders éclairés, vision bien hasardeuse et d’une autre époque. Il faut faire adhérer à l’idée même d’un nouveau « business model », sans doute exigeant mais porteur d’espoir. Un « business model » à imaginer ensemble, qui prend ses racines dans le génie propre d’une société, et non dans des modèles importés d’ailleurs.
Il faut donner des signes, créer une dynamique pour mettre toute la société en mouvement. Ce ne sont pas quelques experts qui trouveront les bonnes réponses, mais un esprit d’entreprise qu’il convient de stimuler à une large échelle. Le Grenelle de l’Environnement est une tentative totalement inscrite dans cette logique. Des objectifs ambitieux, des partenaires réunis dans une « gouvernance » rénovée du progrès pour tous. Le secteur du bâtiment s’est trouvé en première ligne, et il s’est engagé. La simple amélioration régulière des performances s’est mutée en  « changement de braquet ». C’est un saut technologique qui est lancé. La première règle pour mener à bien la transition est de ne pas casser cet élan. L’essoufflement du Grenelle observé récemment par Patrick Liébus dans les colonnes du Moniteur est à ce titre inquiétant.
Dans le domaine de l’énergie, pourtant objet de toutes les attentions, les raisonnements et les initiatives sont encore fortement marqués par le Passé. Nous sommes toujours en train de craindre la pénurie, et faisons des efforts considérables pour aller chercher des ressources dans des conditions extrêmes. Tous ces efforts techniques et financiers vont à l’encontre de la transition. La préoccupation majeure de demain n’est pas la fin des énergies fossiles, il y en a encore beaucoup d’accessibles à 100 $ de baril, mais les rejets consécutifs à leur utilisation, notamment l’effet de serre et les produits radioactifs. C’est dans cette direction que l’essentiel des efforts doivent se concentrer, avec en première réponse l’efficacité, à savoir rendre plus de services avec moins d’énergie. La meilleure énergie est celle que l’on ne consomme pas, à condition bien sûr de disposer du même confort et des mêmes performances techniques. Les puissances économiques, industrielles, étant historiquement du côté de la production, la transition vers une économie de l’usage est difficile à obtenir. De nouveaux instruments comme les quotas ou les certificats d’économies d’énergie ont été lancés,  espérons qu’ils modifieront les attitudes des « producteurs ». L’enjeu n’est plus l’expansion quantitative, impossible à poursuivre durablement, mais l’intensification de la valorisation des ressources utilisées.  De la sensibilité, du talent , du savoir faire, du brevet, en un mot des ressources humaines, à la place de ressources matérielles. Tel est le sens de la transition historique à entreprendre aujourd’hui. Le développement durable est un pari sur l’Intelligence.
Le cap de la transition n’est pas intangible. Selon que les vents soient favorables ou non, ou que des écueils se manifestent, pour rester dans une métaphore maritime, il faut savoir naviguer, louvoyer, contourner des obstacles. Ceux-ci prennent la forme d’évènements particuliers, de contraintes techniques inattendues, de résistances légitimes. Il faut accompagner le changement pour faire en sorte que chacun s’y retrouve. Même si la transition entretient sa propre dynamique, avec les forces vives qu’elle a su mobiliser, des pauses et des détours sont inévitables.
Quelques règles simples peuvent être énoncées pour passer ces moments difficiles, dans le respect du principe de réalité. En voici quelques unes.
Ne jamais donner l’impression qu’un délai, un ballon d’oxygène temporaire, ne puisse être une remise en cause de l’orientation générale. Ce serait trahir les acteurs les plus avancés dans la transition, et souvent mettre en difficulté ceux qui ont pris des risques. Le contre choc pétrolier des années 1970 a fait bien des dégâts et marque encore les esprits.
Eviter « l’acharnement thérapeutique » qui consisterait, évidemment pour des raisons louables, à  faire durer artificiellement des activités destinées à disparaître ou à se transformer en profondeur. L’accompagnement doit veiller à l’avenir des personnes, qui ont vocation à retrouver un nouvel équilibre à la suite de la transition, mais pas de l’activité pour elle-même. Les ressources disponibles, toujours comptées, ne doivent pas être détournées de la conduite de la transition.
Veiller à ce que les solutions d’aujourd’hui ne soient pas les problèmes de demain. La tolérance vis-à-vis des pollutions agricoles, par exemple, retarde la transition de cette activité et dégrade des ressources (eau douce, eau littorale, paysage, sols, etc.) qui manqueront gravement demain. De même, les solutions au besoin de logements qui provoqueraient un "étalement urbain" incontrôlé peuvent coûter très cher, demain, à la fois pour leurs occupants et pour la collectivité.

 

Beaucoup d’autres règles de ce type pourraient prolonger cette énumération. Il ne s’agit somme toute que d’anticiper, de se projeter dans l'avenir et de ne pas accepter, parmi les  compromis envisageables, ceux qui affecteraient nos chances d’opérer convenablement la transition. Une « règle d’or » d’un nouveau type.

1 Eloge de la métamorphose, dans « Le Monde » du 9 janvier 2010

 

 Chronique mise en ligne le 28 avril 2012

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