Progrès et Innovation

Déni

Scientifiques et économistes, une fois n'est pas coutume, délivrent le même message, sur la nécessité absolue d'un changement profond. Il semble que ce soit prêcher dans le désert. Pourquoi un tel déni d'une réalité qui s'impose avec de plus en plus d'évidence ?

 

C’est en plein mois d’août, le 10 exactement, que le journal Libération publie un article inspiré de travaux publiés dans la célèbre revue « Nature ». Il ne s’agit que de la survie de l’Homme sur la planète, affaire mineure, bien sûr, comparée aux jeux olympiques et aux crises financières. Notre monde est au bord d’un changement d’état, une sorte de basculement vers l’inconnu (1).
J’espère fortement que ces informations ont été relayées par de nombreux organes de presse, mais je crains fort qu’elles ne soient passées inaperçues. Elles ne sont pas nouvelles, il est vrai. Ce que les scientifiques nous disent a déjà été annoncé par les économistes de l’OCDE, en mars dernier : La dégradation et l'érosion notre capital environnemental naturel risque de se poursuivre jusqu'en 2050, entraînant des changements irréversibles qui pourraient mettre en péril les acquis de deux siècles d'amélioration des niveaux de vie (2).
Il n’y a donc pas lieu de s’attarder sur de ce message, serait-on amenés à croire, puisqu’il est déjà connu.
C’est un véritable déni que nos observons. Nous naviguons gaiement vers des zones inconnues, pleines de récifs et de dangers redoutables, notre « Civilisation » peut s’effondrer brutalement, mais pourquoi en parler, ce n’est pas l’actualité.
Le sujet n’est pourtant pas anodin, ni même inintéressant, en pleine Crise, au moment où il faut justement trouver des axes forts pour « tirer » nos économies hors du marasme où elles se trouvent.
Pourquoi un tel aveuglement, qui relève du déni, tellement les avertissements sont clairs et concordants, mais malgré tout rejetés.
Plusieurs réponses peuvent être avancées. Tout d’abord la maladresse des porteurs du message d’alerte. Il n’est pas facile de jouer les Cassandre, de troubler le jeu quand tout le monde s’amuse. Peut-être ne faut-il pas, justement, se vêtir des attributs de Cassandre, malgré les bonnes raisons que l’on peut avoir de le faire. La manière de faire passer le message ne s’improvise pas, surtout si le message dérange. Mais ce n’est pas parce que le message a été maladroitement présenté qu’il est faux pour autant. Il y a des exagérations et des fantasmes, des inquiétudes millénaristes sans fondement véritable, mais sachons faire le tri, Nature et l’OCDE ne sont pas des plaisantins ni des affabulateurs. Les raisons de s’inquiéter sont fondées, une fois l’Analyse faite qui permet de hiérarchiser les enjeux et d’orienter l’action vers les domaines les plus critiques.
Une autre raison peut être le pessimisme qui accompagne l’information. Selon Libération,  certains membres de l’équipe scientifique mobilisée par Nature sont « terrifiés » par les conclusions de leurs travaux. Nous aurions déjà atteint un point de non retour, nous allons inexorablement vers des Catastrophes. C’est sans doute le rôle des scientifiques de décrire la situation et ses conséquences probables, mais l’observation et l’analyse ne font pas appel aux mêmes qualités que l’entreprise et l’innovation. Il faut des changements profonds dans nos modes de production et de consommation, les scientifiques peuvent le mettre en évidence, mais ce ne sont pas eux qui trouveront ces nouveaux modes de production et de consommation. La sortie de crise doit être éclairée par la science, mais elle ne viendra pas des scientifiques.
S’il faut imaginer des ruptures, ce sont les « hommes d’action », les entrepreneurs dans tous les sens du terme, qui les trouveront.
Le déni est aussi le fruit d’une Culture. Notre apprentissage de la vie nous a donné des repères, un cadre de pensée. Tout ce qui ne rentre pas dans ce cadre est difficile à admettre, nous ne savons pas l’insérer dans notre système mental. L’évidence des phénomènes nous conduit à les accepter formellement, du bout des lèvres, dans les discours, mais nous sommes souvent incapables d’en tirer la moindre conclusion opérationnelle. Il en résulte un attentisme généralisé, où chacun s’observe, avec l’espoir que les vrais problèmes se manifesteront plus tard, quand d’autres auront pris la relève. Une sorte de comportement d’autruche pourrait-on dire. Merci pour les générations futures. Allez parler de règle d’or dans des conditions !
L’attitude de l’entrepreneur est à l’opposé. Un nouveau monde se dessine sous nos yeux, avec de nouvelles règles du jeu : voilà une occasion d’innover, d’intégrer les incroyables avancées scientifiques des dernières années, le niveau exceptionnel de connaissance auquel nous sommes parvenus sur la matière et le vivant, bref toutes nos capacités humaines pour imaginer une nouvelle forme du « Progrès ».
Le déni des risques pour nos civilisations, affiché pas les décideurs est bien réel. Pour le bousculer et transformer les dangers en Défis fondateurs d’une nouvelle étape dans la vie de l’humanité, il faut que les « entrepreneurs » s’emparent du développement durable, qui n’est autre que la recherche d’un futur qui ne soit pas le simple prolongement du passé.

1 - La Terre voit venir le changement d’ère, par Laure Noualhat, Libération, 10 août 2012
2 - Perspectives de l'environnement de l'OCDE à l'horizon 2050 : les conséquences de l'inaction. Mars 2012


 Chronique mise en ligne le 26 août 2012

Mots-clés: précaution, complexité, doute, communication

Ajouter vos commentaires

Poster un commentaire en tant qu'invité

0
Vos commentaires sont soumis à la modération de l'administrateur.
conditions d'utilisation.
  • Aucun commentaire trouvé