Energie

Sirènes

Au-delà des dangers pour la biodiversité et l'eau, le gaz de schiste est une menace pour le climat. Tel le chant des sirènes, il nous éloigne de notre route vers le « post carbone ».

Il est un grand absent dans les nombreux articles sur le gaz de schiste publiés ces derniers temps : l'effet de serre.

 

La nouvelle référence, sans doute durable, du prix de l'énergie fossile, autour de 100 $ le baril, a bouleversé les équilibres traditionnels. A ce prix-là, bien des ressources jusqu'alors inexploitables deviennent intéressantes, et les sables bitumineux ont été les premiers à bénéficier de ce constat. La recherche de ressources dans des conditions extrêmes devient attractive, et bien sûr, les faibles teneurs ou les conditions d'extraction difficiles ne sont plus des obstacles insurmontables. Les ressources « non conventionnelles » viennent abonder les réserves, et surtout elles changent la donne entre les pays producteurs. Les flux financiers liés au pétrole en sont sensiblement modifiés, la rente est répartie différemment.
Les gaz et pétroles de schistes apparaissent dans ce contexte comme une aubaine, une manière de repousser le spectre de la pénurie.

Mais, comme le chant des sirènes auquel Ulysse a su résister, ils nous éloignent de notre destination vers une société sans carbone. Ils constituent une embellie, un enchantement momentané, mais qu'il faudra payer au prix fort dans quelques années.

Le débat sur les gaz de schistes est essentiellement tourné vers la biodiversité et la pollution de l'eau. De vrais sujets, qui méritent la plus grande attention et doivent se traduire par de grandes exigences avant toute exploitation. Mais nous savons aujourd'hui qu'en matière d'énergie,  l'enjeu majeur de nos sociétés, en ce 21e siècle, siècle de tous des dangers, est de se passer du carbone. Nous n'en prenons pas le chemin. Dans le monde, nous dépensons 7 fois plus d'argent à soutenir les énergies fossiles qu'à aider les renouvelables . Et voici le gaz de schiste ! Excellente occasion de reporter à plus tard la conversion au « post carbone ».  Mais aussi une impasse redoutable, analogue au détour que le chant des sirènes provoquait.

Un faux "ballon d'oxygène"

Le gaz de schiste peut aider les Etats à dépasser leurs problèmes d'aujourd'hui, mais à quel prix pour demain ? Pendant le temps que ce « ballon d'oxygène » durera, la concentration de l'atmosphère en gaz à effet de serre augmentera, et le nécessaire apprentissage d'un monde sans carbone restera en panne. L'argument selon lequel ce gaz pourrait se substituer au charbon et participer à la recherche d'efficacité énergétique semble assez léger et contredit par les faits. Le charbon économisé aux Etats-Unis est vendu à prix compétitif dans d'autres parties du monde, et le pari de la sagesse des nations serait bien hasardeux. Toutes les ressources aisément accessibles ont vocation à être exploitées, et les nouveaux gisements d'énergie fossile rendus exploitables viendront s'ajouter aux anciens.

L'attirance qu'exerce le gaz de schiste est le fruit d'une compétition internationale. Baisse des prix et indépendance énergétique sont les maître-mots. Pourquoi pas, s'ils conduisent vers l'avenir, baisse des prix par suite d'une meilleure efficacité de l'énergie, et production locale grâce au vent, au soleil, à la géothermie, à l'hydraulique, à la mer et surtout à la biomasse. Mais le recours à des énergies fossiles va dans le sens opposé. La responsabilité est grande des nations qui se lancent dans l'exploitation massive de ces ressources, et qui, du fait de la concurrence internationale, obligent les autres à les suivre, si elles ont la « chance » de disposer de cette manne inespérée. Les générations futures seront sévères à l'égard  de ceux qui auront succombé au chant des sirènes.

La France, son président et son gouvernement, résistent à cette tentation, malgré les pressions d'un monde économique soumis aux exigences du court terme. Une position de sagesse qu'il faut saluer. On ne résout pas les problèmes avec l'état d'esprit qui les a créés, disait Einstein. On n'entre pas dans l'avenir avec la culture du passé.

 
Chronique mise en ligne le 6 septembre 2013

Mots-clés: énergie, climat

Ajouter vos commentaires

Poster un commentaire en tant qu'invité

0
Vos commentaires sont soumis à la modération de l'administrateur.
conditions d'utilisation.
  • Aucun commentaire trouvé