La crainte d'être inutile

L'idée souvent répandue que la production de biens et services sera le plus en plus concentrée, ajoutée au constat d'un chômage irréductible, produit un sentiment dangereux : la crainte d'être inutile. Des pans entiers du territoire se sentent délaissés, des fractions de population, comme les plus vieux, se sentent aussi inutiles, et même des charges pour la société. Le discours dominant que l'avenir est dans les villes réduit les campagnes à des "buttes témoins", des restes d'époques anciennes. Depuis longtemps, les aménagements autour des villes et des villages ont en effet considéré l'espace agricole (et parfois naturel) comme des réserves foncières, où l'on pouvait s'étendre sans vergogne.

Point d'avenir, no future pour ces populations, auxquelles peuvent ajoutés les jeunes des banlieues condamnés au chômage, et qui ne savent guère ce qu'ils vont faire de leur vie, ainsi que les régions autrefois indutrielles, en perdition aujourd'hui. Voilà beaucoup de monde, et derrière de compétences, d'appétits, d'envies de faire, qui se trouvent ainsi à la dérive, oubliés de la vie moderne, de la mondialisation, de la digitalisation, du progrès. Qu'y a-t-il de pire que de se sentir inutile ? Et en ces temps de mutation profonde, de transformation de nos sociétés, peut-on se permettre de ne pas inclure toute cette population, tous ces talents qui vont se perdre s'ils ne sont pas sollicités. Et il y a en plus bien des besoins non satisfaits. Des besoins d'ordre social, culturel, d'aventures, car le changement passe par des expériences, des prises de risque, des confrontations, des rencontres inédites et improbables. Le discours sur la "croissance inclusive" est contredit par les faits et le sentiment d'exclusion qui se diffuse dans ces territoires délaissés. Malheur aux vaincus, en quelque sorte, alors que le changement a besoin de tout le monde. La question est de la manière de mobiliser cette armée qu'au moyen-âge on aurait envoyée en croisade de manière à s'en débarrasser. Mobiliser pour explorer de modes de vie nouveaux, à la fois riches de sensations et d'émotions, et respectueux des limites de la planète. Ce ne sont pas les apôtres de la croissance d'hier qui trouveront des voies nouvelles, mais des modes de penser différents, parfois marginaux, souvent en friche dans ces territoires délaissés. Il n'y a pas d'inutiles, il faut juste donner à chacun la chance de trouver son mode de contribution à la société.

 

Edito du 27 février 2019

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