Culture, valeurs

Vertige

Les remèdes qui font plus de mal que la maladie, vous connaissez. Le vertige, qui nous entraîne vers les gouffres que nous voulons éviter à tout prix, est fréquent dans nos pratiques politiques et sociales. celles-ci donnent de l'importance aux phénomènes marginaux, et marginalisent les comportements "ordinaires"... L'affaire de la burka nous en donne une bonne illustration.

 


Désagréable sensation, où on a l’impression de ne plus rien contrôler. C’est plus fort que vous, vous êtes aspirés par le gouffre qui vous fait si Peur. A l’Exception notable du Bonheur qui donne parfois le vertige, c’est l’angoisse qui domine, la crainte de se faire emporter. Et finalement de donner corps à un danger qui, sans cela, ne serait que virtuel. 
On peut se demander si le vertige ne sévit pas aussi dans nos sociétés, tant elles semblent conforter ce qui lui fait peur. Sa lutte devient une forme de reconnaissance d’une puissance d’attraction, pour des phénomènes de Faible importance, et qui se trouvent ainsi portés au cœur des débats. Un Rêve pour les pêcheurs en eaux troubles, pour les agents subversifs, comme on disait dans ma jeunesse.
Les Lois de la République se révèlent ainsi vertigineuses. Elles s’intéressent le plus souvent aux cas Limites. Une logique imparable, puisque la loi a pour objet de fixer les bornes, de dessiner la Ligne jaune à ne pas franchir. La réflexion s’engage sur les cas Extrêmes que la société peut admettre, et ceux qui sont au-delà de la limite. Ces derniers sont peu nombreux, heureusement, parfois même exceptionnels, même s’ils sont intolérables.
Ils vont devenir le Centre du débat. Où mettre le curseur, comment distinguer les pratiques de bonne foi des agissements pervers, où s’arrête la liberté, où devient-elle provocation et en définitive agression ? La question est justifiée, elle peut être traitée au cas par cas, par la médiation ou devant les tribunaux, mais la tentation est forte d’encadrer le jugement, de fixer, une fois pour toutes et pour tout le monde, au nom de l’Egalité républicaine, les critères d’appréciation. Ce faisant, le projecteur est orienté vers les comportements visibles mais rares, ce qui leur donne une existence bien au-delà de ce qu’ils représentent. De marginaux, ils deviennent la référence, puisqu’on ne parle que de ça. Le comportement courant, le plus souvent respectueux du contexte humain et culturel, est oublié, passé par pertes et profits malgré quelques discours correctifs que les lois de la communication, qui sont bien éloignées de celles de la République, négligent sans scrupules. La folie et la provocation deviennent ainsi une pratique portée par les médias, la modération et la recherche d’harmonie se trouve délaissée. C’est comme ça que ce l’on craint progresse, que ses propres alliés se sentent abandonnés. Au lieu de travailler avec le plus grand nombre, la Masse, là où se trouvent les enjeux réels, on donne la vedette à des comportements marginaux, qui, petit à petit, vont prendre de l’ampleur. Une forme de vertige, social ou politique, qui entraîne la société vers les précipices dont elle veut se préserver.
Comment réduire les phénomènes marginaux sans leur donner du poids ? Les lois humaines, celle de l’Etat et celles des médias, semblent nous conduire dans cette impasse : les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne. L’action publique médiatisée, que le Pouvoir politique aime bien en général, souffre du syndrome du vertige. Il faut donc emprunter d’autres voies, l’action publique doit rechercher ses appuis et ses Relais dans les structures internes aux milieux que l’on sent en danger, prêts à dériver. Les réponses sont internes, elles ne tombent pas d’en haut, la bonne conduite ne se décrète pas. C’est moins spectaculaire, moins gratifiant, et ça n’empêche pas des errements personnels, ici et là. Mais ça ne donne pas de prime à ces errements, on n’en fait pas des modèles, la marche à suivre pour se faire mousser, pour se montrer plus fort que son copain.
Cette chronique est inspirée de l’affaire de la burqa. Atteinte à la dignité des femmes ou manifestation d’une liberté de religion ? Le débat est largement repris dans la presse, comme si le phénomène était de masse. Cela ne fait pas les affaires des grandes institutions musulmanes, qui se sentent marginalisées par l’importance donnée à une pratique marginale. Cet affaiblissement n’est bon que pour les intégristes, et pour personne d’autre, et surtout pas pour les femmes musulmanes.
Elle se décline dans bien d’autres domaines, rappelant ainsi que les extrêmes antagonistes se répondent entre eux et se renforcent mutuellement. Comment traiter les négationnistes, ultra marginaux, sans leur offrir de tribune et banaliser leurs thèses ? Opposer deux théories, l’une fondée sur les faits, les observations scientifiques, et l’autre construite sur des hypothèses fantaisistes et amnésiques, c’est souvent les mettre au départ sur un pied d’égalité qui fait frémir et se trouve en plus totalement contre productif.
Le débat plus récent sur le réchauffement climatique oppose l’essentiel des scientifiques du climat à un petit nombre de sceptiques, qui font la Une des journaux. Une bonne manière de faire passer l’idée que l’on est sûr de rien, et que l’on peut attendre. Un équilibre factice entre deux positions, qui réduit l’impact du message le plus  largement partagé. Le Doute est si facile à distiller.
On pourrait multiplier les exemples de maladresses qui donnent de l’importance à un phénomène marginal, au lieu de le confiner et, progressivement, de le faire disparaître. Le vertige est une pathologie personnelle, mais on voit bien qu’il peut aussi atteindre le corps social, la société toute entière. Les grands mouvements de foule illustrent cette observation, tout comme les lois de circonstances, prises sous l'empire de l'émotion. Il faut souvent agir contre les Symptômes de mauvaise  Santé sociale, mais cela n’a aucun sens si on n’agit pas aussi et surtout sur les causes de ces maux. C’est moins valorisant sur le moment, mais c’est plus durable.

Chronique mise en ligne le 3 mai 2010

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