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Transition : Le mot est à la mode, et certains, semble-t-il, le verraient bien supplanter le développement durable. Mais ne s'agit-il que d'une histoire de mot ?

 Le bonheur et  le progrès ne s’imposent pas.  Un changement profond de société, de type de relation entre ses membres, de mode de production et de consommation, ne peut s’opérer sans une large adhésion. Les « sachants », les spécialistes, ceux qui voient loin, doivent convaincre le plus grand nombre des changements nécessaires, et leur en donner l’envie.

Pour cela, les mots ont de l’importance. Ceux qui désignent des concepts nouveaux, des approches différentes du quotidien, tout particulièrement. L’usage d’un vocabulaire codé est le signe d’une dérive bien fréquente. Les « spécialistes » tiennent à leur spécificité, ils restent dans leur univers. Aux autres, au « bon peuple » de chercher à comprendre. Les mots constituent une sorte de rempart qui sépare les initiés du reste du monde. Si l’on accepte l’idée que le développement durable désigne la recherche collective d’un futur qui ne soit pas le prolongement du passé, l’enfermement des « élites » dans un vocabulaire abscons apparait absurde et contre-productif. Il faut des mots compris de tout le monde, même si quelques inévitables ambigüités demeurent. Car les réponses aux questions que nous nous posons ne proviennent pas seulement des « milieux autorisés ». C’est parfois même le contraire, car ces milieux redoutent plus que tout que les innovations qui seront notre avenir puissent naître ailleurs que dans leur sérail. Ajoutez la célèbre phrase d’Einstein, qui nous rappelle que les solutions ne peuvent être imaginées avec l’état d’esprit qui a créé le problème. La recherche des futurs ne peut être confinée à un monde d’experts.

Ceux-ci résistent. Ils sont parfois rejoints par des militants, qui en veulent toujours plus, et deviennent rapidement plus royalistes que le roi. Développement durable est dépassé, affirment-ils. Ce concept a été vidé de son sens, il nous faut autre chose. Vive la transition énergétique ! Bien joué pour reprendre la main. Comme le mot Environnement il y a 40 ans, le mot développement durable peine à trouver sa place. Trois dimensions à prendre simultanément en charge, une esprit de système, du circulaire plutôt que du linéaire, la complexité, il faut du temps pour que ces composantes du développement durable entrent dans les esprits. D’autant que les plus avancés préfèrent à une explication du contenu une bagarre sur les mots « durable » ou « soutenable ».  Le sexe des anges n’est jamais très loin.


Comme le mot Environnement, le Développement durable finit par progresser. Il reste beaucoup de malentendus, mais à la longue, le sens du mot percole. Les exploitations abusives du terme troublent le jeu, mais malgré tout chacun lui donne un sens, qui ferait dresser les cheveux sur la tête des exégètes, mais correspond plus ou moins à ce concept simple – halte à la terre brûlée-  et évident – si on continue comme avant, on va dans le mur -. Les politiques s’en mêlent, car il ne faut pas donner du crédit à ce que leurs prédécesseurs ont lancés. Le Grenelle devient conférence, et le développement durable devient Transition énergétique. Ce ne sont que des mots, disent certains, il ne faut pas y prêter attention.


Laissons tomber Grenelle et Conférence, qui ne sont que des manières de désigner des rendez-vous. Mais la transition énergétique est d’une autre nature. L’attention est focalisée sur un seul point et son corollaire, le réchauffement climatique et l’énergie. Des domaines éminemment techniques, qui échappent au sens commun. Tout le monde sent que c’est important, les prix montent, la pénurie guette, les grandes manœuvres géopolitiques sont en action. Mais chacun se sent tout petit, impuissant. Nous pensons que si les grands pays consommateurs ne font rien, nous ne pouvons nous-mêmes rien faire. Malgré tous les efforts, le grand débat sur l’énergie, le N ème du nom, reste limité à des spécialistes et des militants. On a beau vouloir y raccrocher des volets « société », qui étaient au cœur du développement durable, personne n’y comprend rien. Les techno ont récupéré le bébé, tout est dans l’ordre. Si l’on veut mobiliser la société, il faut lui parler de choses qu’elle comprend, avec sa sensibilité et ses cinq sens. Les nécessaires transformations de nos comportements sur l’énergie  seront obtenues bien plus aisément dans une approche globale de l’avenir, que dans une vision technicienne spécialisée.


Ce glissement du développement durable à l’énergie se retrouve dans le bâtiment. La qualité environnementale, avec ses multiples dimensions et la complexité qui en résulte, est supplantée par des approches essentiellement énergétiques. L’ardente obligation de l’économie est devenue la raison d’être d’un bâtiment, en lieu et place de la qualité de vie de ses occupants. Outre les dangers des approches trop marquées par une préoccupation dominante, cette démarche s’avère contre performante, notamment pour l’enjeu essentiel que représente la rénovation du parc ancien. Personne ne veut de rénovation thermique de son logement. Les retours d’investissement sont bien trop lointains. Le parc social et certains grands bailleurs ne peuvent pas faire autrement, et ils l’inscrivent dans un projet de modernisation d’ensemble de leur patrimoine. Isolée, la rénovation énergétique n’a pas de sens. Il faut donc la porter à bout de bras avec des avantages qui coûtent très cher à la collectivité. Vouloir faire boire un âne qui n’a pas soif est une mauvaise stratégie. Il faut entrer dans la complexité de la vie, pour donner envie de rénover son logement. L’énergie viendra avec, et durablement.
Contrairement à une idée bien répandue, les concepts ne s’usent pas. Ils évoluent, ils s’enrichissent, ils élargissent leur base. Malgré de nombreuses difficultés, la société commençait à comprendre le concept de développement durable. Panique chez les techno ! Il faut reprendre les choses en main, en se montrant bien sûr à la pointe du combat.  Introduire de nouveaux mots est une manière de changer les objectifs. Comme un œuf de coucou dans le nid des autres. Le changement de terminologie n’est pas qu’un simple « lifting ».


Chronique mise en ligne le 3 novembre 2013 

Mots-clés: culture, quotidien, médias, opinion

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