Commerce et distribution

Opium


L'opium du peuple a été la religion pour Karl Marx, et la loterie pour Philippe Bouvard. Certains citent le foot-ball et bien d'autres choses : la liste est longue. Suivons aujourd'hui une autre voie, celle de l'automobile, Mondial oblige.

Le parallèle est sans doute osé. C’est avec l’opium que les occidentaux ont pris le contrôle de la Chine, au XIXe siècle. Inonder le pays à conquérir avec un produit dangereux, dont on ne peut plus se passer, voilà une bonne stratégie. Il a bien fallu avoir recours à la canonnière, mais les effets de la drogue qui en sont résulté, ont été bien plus puissants et durables que ceux d’une invasion armée. 
Qu’est-ce qui est bien commode, qui peut apporter un sentiment de puissance, et dont on ne peut bientôt plus se passer ? L'Auto. L’ouverture du Mondial de l’automobile, à Paris, est l’occasion de faire le point sur la production des voitures, mais surtout de leur Vente dans le monde. Ce n’est plus l’Europe qui absorbe la production, mais les pays émergents. Pensez donc : dans un pays de un milliard trois cent millions d’habitants, il n’y a que 3% des familles qui ont une voiture. Quel gisement pour de bonnes affaires ! Et puis, l’arrivée de la voiture marque rapidement les esprits et les territoires. Elle devient une marque de réussite sociale, et les Villes se structurent autour des grandes avenues, des périphériques et des autoroutes. La vie sociale, la vie pratique, la vie professionnelle, s’organisent autour de cet objet magique, et on ne peut plus s’en passer. La  Dépendance s’est installée. Il n’y a plus qu’à engranger les Dividendes.
Comparer l’opium et la voiture est évidemment abusif, et la situation de la Chine au XIXe siècle, en déclin, n’est pas du tout la même que celle de la Chine d’aujourd’hui, conquérante et pleine d’Avenir. Il serait bien surprenant que l’invasion de la Chine par la voiture permette aux occidentaux de reprendre le contrôle de l’empire du milieu. Il y a quand même des points communs.
Nous essayons de vendre un produit dont nous ne voulons plus. Encore un abus, direz-vous. En partie. Nos marchés sont saturés, et nous commençons, certes difficilement, à trouver que la vie sans voiture redonne de la liberté, de l’oxygène, et de l’Argent dans nos porte-monnaie. Bien sûr, dans bien des cas, il n’est pas possible de vivre sans. La dépendance est trop forte quand on habite loin de tout, qu’il n’y a plus ni Commerce ni service de proximité à moins d’une dizaine de Kilomètres. Sans parler des hôpitaux et des Maternités, toujours plus loin. Malgré une organisation du territoire fortement marquée par l’automobile, malgré un matraquage publicitaire intense à la télévision, la voiture n’a plus la cote. Le sevrage a commencé. C’est bien embêtant quand les fabricants d’automobiles constituent, avec leurs nombreux sous-traitants, un poids lourd de notre économie. Il faut trouver de nouveaux marchés. Les pays émergents deviennent l’eldorado d’une technique dont chacun mesure aujourd’hui les Limites.
Ce produit n’est pas un simple objet de consommation. Il faut le nourrir, comme les monstres de l’antiquité qui réclament chaque jour leur pitance. Et il laisse des traces, des gaz d’échappement, des hydrocarbures, des vieux Pneus, des batteries, etc. La voiture a besoin de pétrole. Peut-être demain trouvera-t-on une autre source d’énergie, mais entre Temps, c’est le Pétrole. Il va en falloir des barils pour faire tourner toutes ces voitures, et le fameux « peak oil » se rapproche dangereusement. Pour en trouver encore et encore, on va prendre de plus en plus de Risques, on va creuser sous la Mer, on va aller voir sous les glaces. On exploite les gisements les plus pauvres, où le pétrole est dilué, ce qui oblige à retourner des sols dans des régions entières. L’électricité pourra prendre le relais, mais il faut bien la produire. Quand ce n’est pas le charbon, le gaz ou le pétrole, on pense au nucléaire. Mais les réserves d’uranium sont limitées, posent des problèmes géopolitiques d’accès comme on le voit au Niger. Et dans le meilleur scénario, le nucléaire ne produira jamais plus que 8% de l’énergie dans le monde.
Il faut espérer que d’autres sources d’énergie verront le jour, éternelles et non polluantes, mais faut-il accepter d’Avance qu’une part importante soit a priori grevée par les transports. Le développement d’une mobilité individuelle fondée sur l’automobile, c’est accepter une dépendance, avec les risques qui l’accompagnent. Notre propre histoire est pleine de turpitudes consenties pour assurer nos approvisionnements. Est-ce l’avenir que nous voulons pour l’humanité, plutôt que de privilégier des solutions économes pour assurer les fonctions essentielles de la vie quotidienne.
Je ne sais pas si, en pleine guerre de l’opium, la presse britannique présentait le commerce de la drogue comme une excellente chose, mais il est surprenant d’observer le silence de la presse, aujourd’hui, sur les conséquences prévisibles de la généralisation du phénomène automobile à la Surface de la planète. La voiture électrique permet sans doute d’éluder le problème, en faisant miroiter un avenir où la voiture sera écologique. Même si cette piste présente de réels avantages, elle ne sera jamais à la hauteur des enjeux, si le développement des pays émergents se structure sur une base territoriale et culturelle marquée par la voiture individuelle.
Aujourd’hui, l’important est de vendre des voitures, peu importe les conséquences. C’est moins fatiguant que d’engager la nécessaire reconversion de l’industrie automobile, au demeurant très performante, vers d’autres productions plus « durables ».

 

Chronique mise en ligne le 4 octobre 2010

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