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Pour une écologie "offensive"

Il n’y a pas que l’enfer qui est pavé de bonnes intentions, il y a l’échec. Prenez les grands enjeux d’environnement. Le climat, la biodiversité, les océans, etc. L’alerte a été donnée il y a bien longtemps, personne ne peut dire « je ne savais pas ». La maison brule disait Jacques Chirac, c’était en 2002, à Johannesburg. Les grands groupes pétroliers aussi savaient, nous savons aujourd’hui qu’ils savaient, et ils ont poursuivi leur activité comme si le réchauffement n’existe pas. La presse le savait, mais le sujet ne faisait pas vendre, il gênait les annonceurs, si bien que le sujet était relégué bien loin des grands titres qui attirent l’œil et l’attention. Faut-il persévérer dans l’alerte pour faire bouger les choses ?

L’alerte fonctionne parfois. Le « printemps silencieux » de Rachel Carson, c’était en 1962, a secoué l’opinion. L’interdiction du DDT lui doit beaucoup. Une vraie victoire, mais une victoire partielle et éphémère, qui n’a pas empêché le déversement dans nos champs de tonnes de produits toxiques que nous retrouvons dans nos corps et dans ceux d’animaux pourtant bien éloignés de la « civilisation ».

L’alerte nous émeut, elle a un rôle à jouer, il faut toucher la sensibilité. Mais les résistances sont énormes, les puissances économiques concernées sont pleines de ressources pour semer le doute, retarder les décisions ou les vider de leur sens. Elles ont beau jeu de mettre en évidence tous les problèmes que le changement créera, le prix à payer, les querelles entre les chercheurs, les doutes sur les résultats, et en face les bienfaits des produits qu’ils mettent sur le marché, que la publicité a tôt fait de rendre incontournables. Nous ne connaissons pas toutes les manœuvres que ces puissances peuvent engager pour que rien ne change, mais nous savons que les résistances seront multiples, de formes variées, souvent justifiées par les difficultés que tout changement provoque, bien que celles que le statu quo entraîne seront bien plus lourdes.

Il y a aussi la morale. Celle-ci nous invite à nous sacrifier pour la collectivité, pour les générations futures, pour l’équité entre tous les êtres humains. Bien sûr, mais l’appel à la morale laisse prospérer l’idée que la défense de l’environnement est un sacrifice, une bonne action, évidemment désintéressée. Pour les hommes d’affaires, pour ne pas dire pour les gens sérieux, les décideurs, cela signifie que ce n’est pas vraiment nécessaire, c’est du superflu, pourquoi pas, mais plus tard, quand la conjoncture sera meilleure. L’environnement viendra à son tour, et nous observons que son tour n’arrive jamais. La référence à la morale provoque en outre un sentiment de culpabilité. Rien de mieux pour se voiler la face et passer à autre chose. Pour le dire simplement, nos dirigeants ont toutes les peines du monde à croire aux enjeux écologiques. Ils n’en n’ont d’ailleurs pas la culture, ce n’est pour eux qu’une figure imposée à laquelle ils s’emploient à regret et maladroitement, pour la plupart.

Les leviers que nous avons utilisés pour faire avancer la cause de l’environnement n’ont pas été vains, mais ils sont loin de suffire. Il ne suffit pas d’avoir raison pour gagner. La peur, la culpabilité, la morale, n’ont pas permis de provoquer l’élan nécessaire pour aborder cette étape dans la vie de l’humanité, au moment où nos consommations dépassent les capacités de production de la planète, et où nos rejets de toutes sortes dégradent son potentiel de production. Nombreux sont encore ceux qui croient à l’action telle qu’elle a été menée jusqu’à présent. Il suffirait d’accentuer la pression, dans un contexte qui nous donnera raison. Un pari bien risqué, où les donneurs d’alerte sont vite considérés comme des porteurs de malheur, des Cassandre finalement responsables de tous nos maux.

Ne pouvant attaquer de front les puissances issues du passé, il nous faut imaginer de nouvelles formes d’action, qui fassent entrer l’écologie dans l’univers mental des dirigeants. Le manifeste pour un réveil écologique en est un exemple intéressant. Il met en question le recrutement des cadres des entreprises, un enjeu qui parle directement aux dirigeants. Des instruments économiques, comme les certificats d’économie d’énergie, qui récompensent la non-consommation, peuvent également être sollicités. La valorisation des coûts évités serait à ce titre une avancée bien utile. Ce qui coute cher n’est pas l’environnement en soi, mais le non-environnement, la dégradation de l’environnement et le cout de sa restauration. Ce ne sont que des pistes, tout comme la « finance verte » souvent critiquée. Le chantier est ouvert, pour élaborer une stratégie et des outils originaux qui conduisent aux changements que nous devons entreprendre.

Dans ce registre, ce sont les entrepreneurs qui sont les mieux placés, alors que le discours écologiste est tenu principalement par des donneurs d’alerte. Ceux-ci ont bien sûr de grands mérites et du courage à revendre, mais sont-ils armés pour animer la nouvelle étape qui s’annonce féroce face aux puissances d’hier, qui défendent âprement leurs positions ? L’écologie a besoin d’entrepreneurs, et doit les attirer. Il faut notamment changer de discours. Passer d’un mode défensif à un mode offensif, proposant des orientations nouvelles plutôt que des interdictions, donnant envie de découvrir de nouveaux terrains d’aventure pour exercer leurs compétences dans le « nouveau monde ».

Edito du 15 novembre 2023

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