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Les faux amis

Ils sont nombreux, les faux amis, qui nous rattachent au monde d’hier au lieu de nous aider à cheminer vers celui de demain. Ce sont des associations de mots ou d’idées, qui semblent évidentes et qui ne le sont pas, ou qui ne le sont plus.

La raison en est simple. Nous passons d’un mode de raisonnement linéaire, action-réaction, cause-effet, etc. à un mode multiforme, qui intègre de nombreuses interactions entre des acteurs ou des phénomènes. Nous entrons dans la complexité, qui nous réserve souvent des surprises. Ce qui en fait le charme, bien sûr.


L’exemple de l’extermination d’un gêneur est classique. Plusieurs déclinaisons, en Amérique du Nord ou en Chine. Dans un cas, le gêneur est le loup. Cette sale bête mange les cerfs qui peuplent les forêts, et réduit ainsi le gibier que les humains convoitent. Exterminons-le, nous aurons plus de cerfs à chasser. Ainsi fut fait. Résultat, les cerfs ont proliféré, en l’absence de leur principal prédateur. Ils ont été nombreux à brouter les jeunes pousses des arbres. Trop nombreux. La forêt ne l’a pas supporté, elle s’est appauvrie, ce qui a entraîné une chute brutale de la population de cerfs. Le loup était un allié, et nous ne nous en rendions pas compte. Le raisonnement primaire était une erreur. Un faux ami. En Chine, ce sont les « nuisibles » qu’il a fallu anéantir pour rendre le pays plus prospère, et réussir ce fameux « bond en avant ». Haro sur les oiseaux, qui mangent les graines qui devraient se retrouver dans nos greniers. Résultat : sans oiseaux, les insectes ont proliféré, et ont détruit les récoltes. Une famine et des millions de morts. Encore un coup de la pensée linéaire, qui ignore les interactions, les boucles et autres liens d’interdépendance entre les êtres vivants.


Il faut dire que les mots sont parfois trompeurs. Prenez Précaution. Il renvoie à une idée de prudence, de modération, voire d’immobilisme. Il y a un côté « parapluie » dans le mot. J’entre dans l’inconnu, alors j’avance prudemment. C’est en partie vrai, mais le volet « prudent » ne doit pas occulter le volet « j’avance ». Encore un faux ami qui vous pousserait à vous protéger et à ne prendre aucun risque, alors que c’est juste le cadre conceptuel nécessaire pour prendre des risques dans un esprit de responsabilité vis-à-vis de la collectivité. Une incitation à prendre des risques maitrisés.


La relation directe action-réaction conduit souvent à ignorer le contexte et les autres dimensions qui touchent le sujet observé. Par exemple, l’idée est répandue qu’il faut favoriser l’énergie nucléaire pour répondre à la crise climatique. Une énergie décarbonée, voilà la solution. Oui, mais n’oublions pas le facteur temps. Dans la situation où nous nous trouvons, il faut 15 ans pour mettre en place une centrale nucléaire, alors qu’il faut agir très vite, l’avenir du climat se joue dans les 10 ans qui viennent, nous disent les experts. Comment faire, ici et maintenant, pour endiguer le réchauffement ? Idem pour le financement des retraites. Il faut faire des enfants, proclament certains, pour payer nos retraites de demain. Là encore, le facteur temps semble négligé, car la question du financement se posera bien avant l’accès des nouveaux nés au monde du travail. Et le raisonnement ignore un autre aspect important, le besoin de stabiliser à un terme proche le niveau de la population mondiale. Comment assumer une politique nataliste chez nous, dans un monde qui doit réduire sa croissance démographique ? Mieux vaut s’adapter à une nouvelle donne que de rêver d’une solution miracle. Les faux amis suggèrent souvent de fausses bonnes idées.


Dans un autre registre, le flicage donne-t-il de bons résultats ? sans doute dans certains domaines, mais attention à ce que la multiplication des contrôles ne produisent l’effet inverse, en stimulant le désir de les contourner. L’exemple de l’accès aux fournitures dans les bureaux illustre ce résultat contre intuitif. L’accès libre réduit la demande, alors que le passage obligé par un bon de commande ou le visa d’un dirigeant l’accroît. Tout simplement parce que la difficulté de l’accès pousse à gonfler la demande, pour être sûr de ne pas manquer. Il y sans doute un peu de « coulage » dans la formule de libre accès, mais le bilan observé dans les entreprises est que, au total, la consommation de fournitures est en baisse. Plus de contrôle pour maitriser la consommation ? encore un faux ami.


Ces exemples ne sont que des exemples, tous les « amis » ne se révèlent pas faux. La réaction directe action-réaction, ou ce que l’on appelle le bon sens, apportent souvent de bonnes solutions à nos problèmes. Mais méfions-nous des évidences acceptées aveuglément comme telles. Non seulement certaines sont fausses, ou sont devenues obsolètes, mais elles nous aveuglent et nous dissuadent de faire autrement, d’explorer de nouvelles voies de progrès. Il faut savoir discerner les vrais des faux amis.

Edito du 3 mai 2023

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