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Au-delà des déserts médicaux

Bien sûr, la baisse du nombre de médecins affecte plus particulièrement les territoires où ils étaient déjà peu nombreux, les campagnes et les banlieues. Les déserts médicaux ne sont pas une surprise, c’est un phénomène connu depuis des lustres, conséquence inéluctable du numerus clausus instauré en 1971, sous la pression des médecins libéraux et avec la bénédiction du ministère du budget. Le nombre de médecins, leurs spécialités, leur répartition sur le territoire, leur pyramide des âges, tout est connu, avec leurs effets dans la durée. Un phénomène à forte inertie et parfaitement prévisible qui n’a manifestement pas été pris en compte. Pas très « durable », assurément.

Un phénomène analogue se produit dans nos campagnes, le vieillissement du monde agricole. Le renouvellement sera douloureux, mais certains s’en réjouissent, ça fera de plus grandes exploitations pour ceux qui restent. Rien de tel du côté des médecins, il semble impossible d’accroitre leur patientèle, leurs cabinets sont déjà saturés. Des mesures d’urgence, d’incitation ou de coercition, sont évoquées pour palier la pénurie. Réponse bien modeste, une meilleure répartition des médecins sur le territoire n’en augmentera pas le nombre. Il faudra attendre 1930 pour que la suppression du numérus clausus ait des effets visibles. Entre temps, le recours à l’immigration et la recherche de nouvelles pratiques médicales, notamment la téléconsultation, apporteront quelques soulagements, bien partiels.

La question des déserts médicaux ne doit pas être isolée du contexte plus large de l’évolution du monde rural. Si les médecins rechignent à s’installer dans les campagnes, c’est notamment parce qu’ils estiment que la qualité de la vie, pour eux-mêmes et leurs familles, n’y est pas à la hauteur de leurs espérances ou de leurs envies. Il n’y a pas que les médecins qui manquent, beaucoup de services publics, de commerces, de services à la personne, etc. font également défaut. Les campagnes se sentent délaissées et abandonnées à leur sort.

Le confinement a changé le regard sur les campagnes, les communes rurales reprennent de la vigueur, mais le discours dominant reste avant tout urbain, et la difficulté de la transition du monde agricole ne favorise pas l’émergence d’un modèle attractif pour les petites communes. Celles-ci souffrent de voir les mesures qui lui sont proposées imaginées à partir du modèle urbain, avec quelques adaptations. L’obsession de l’égalité des territoires conduit à ignorer les spécificités du monde rural. Ajoutez-y des représentations de la nature largement influencées par Walt Disney, sur fond de moquerie des bobos parisiens. Tout est en place pour l’incompréhension mutuelle, et un écart grandissant entre les mondes urbain et rural, qui se traduit clairement dans les urnes.

La lutte contre les déserts médicaux est aussi culturelle. Comment laisser émerger de véritables modèles ruraux, différents de ceux de la ville mais tout aussi valorisés ? Les campagnes françaises sont créatives et imaginatives, mais pas quand elles sont enfermées dans des modes de penser imaginés pour la ville. Le discours sur l’avenir de la planète qui serait dans les villes, l’opprobre sur la maison individuelle, la nécessité de réduire fortement le nombre des communes, diffuse une image déformée du monde rural, de ses besoins et de ses envies.

Acceptons que les campagnes aient leurs modèles propres, et au pluriel, nourris de l’histoire et de la culture locales, inspirés du génie du lieu, avec l’organisation sociale qui en résulte, une monnaie locale par exemple. La diversité est une richesse, le renouveau rural que l’on perçoit pourra prendre de l’ampleur et les médecins n’auront plus besoin de pression pour s’y installer, de même que les urbains qui y ont gouté pendant la crise sanitaire. La nouvelle dimension prise par l’informatique et le télétravail ouvre des perspectives, laissons-les largement ouvertes pour un maximum d’initiatives locales.

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, dit le bon sens populaire. On ne fera pas venir de médecins qui n’en n’ont pas envie, même à coup de carottes ou de bâton. C’est là qu’il faut porter l’effort, sur la qualité de la vie dans les campagnes du XXIe siècle, pour les médecins et tous les autres métiers qui manquent. Augmenter le nombre de médecins, c’est bien, encore faut-il leur donner l’envie d’exercer dans les campagnes.

Edito du 14 juin 2023

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