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Le travail et la vie

Travail. L’origine du mot, du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture, serait-il son péché originel ? Nous l’associons également à l’expulsion du jardin d’Eden d’Adam et Eve, « A la sueur de ton front, tu mangeras ton pain », nous rapporte la Genèse. Un relent de malédiction colle encore aujourd’hui au travail. L’objectif naturel est de s’en libérer, et la durée du travail mesurée sur une vie humaine n’a pas cessé de diminuer au cours des siècles, avec une nette accélération depuis un siècle. « Les français ne travaillent plus que 10% de leur existence, contre 40% il y a un siècle » selon le sociologue Jean Viard. Cette baisse est devenue une référence culturelle, aujourd’hui remise en cause. Retournement difficile à comprendre et accepter, interprété comme une régression sociale.

Cette rupture pourrait être rapprochée d’une autre, qui connait aussi des résistances : Le monde considéré jadis comme infini, face à la constatation des imites de la planète. Nos esprits ont été formatés autour de concepts ou de principes considérés comme absolus, et il s’avère qu’ils sont datés. Il va falloir penser différemment de nos ancêtres. Cette transformation de nos mentalités est douloureuse, et elle ne peut être acceptable que si elle englobe une vision élargie, qui apporte des aspects positifs et devient attractive. Concernant la durée du travail, pas d’avancée possible sans reprendre la signification du travail lui-même, et sa place dans nos vies. A ce titre, l’association qui a été faite entre la « fin du travail » et le revenu universel constitue une erreur, en entretenant une vision négative du travail, dont il importerait de se libérer.
Le travail « malédiction », voilà le point sensible. Est-il possible de s’en échapper ? Le travail remplit de nombreuses fonctions, économiques, sociales, sociétales, et sa fin n’est pas pour demain, heureusement. C’est sur son contenu et la manière dont il est organisé que devrait porter le débat politique, au lieu d'une surenchère des partis pour s’attribuer la sauvegarde de la « valeur travail », dont chacun se garde bien de définir les contours
La situation actuelle nous y invite. L’emploi est devenu un problème d’employeur autant que d’employé. Les postes vacants se multiplient et n’attirent plus les nouveaux entrant sur le marché du travail. Ce rééquilibrage nous conduit justement à s’interroger sur l’attractivité des emplois et ses différents aspects. Le salaire est évidemment un point fort, il détermine le pouvoir d’achat et le statut social. Ce n’est pas le seul, ni pour les employés ni pour les employeurs. Bien d’autres facettes existent, sur lesquelles les uns et les autres trouvent des marges de manœuvre. Citons-en quelques-unes : la localisation (et les capacités de mobilité qui vont avec), les horaires, la pénibilité, le type de management, les responsabilités et les latitudes laissées à chacun, l’ambiance sur les lieux de travail, la nature des relations qui s’y constituent, et bien d’autres encore. Des paramètres sur lesquels les employeurs ont des moyens d’action, différents selon les branches professionnelles, bien sûr.
Une approche « durable » de la question du travail serait de considérer qu’il s’agit d’une « tranche de vie », avec toutes les attentes qui s’y attachent. Ce n’est pas une parenthèse, un moment « off », qui nous serait presque étranger, et par suite aliénant, pour se rattacher à un discours bien connu, un temps où nous ne nous appartenons plus, où notre vie personnelle n’existe pas. C’est au contraire un moment à part entière dans nos vies, même s’il est réduit à 10% de notre durée de vie. 10% qui ont droit à la qualité, comme les 90% restants. 10% où les aspirations au bonheur, à la fierté, à une forme de plénitude, à la richesse des relations sociales sont légitimes et doivent trouver des perspectives, à défaut d’une satisfaction immédiate. Une tranche de vie distincte des autres le plus souvent, mais à traiter avec le même niveau d’exigence.
Chacun doit pouvoir se rendre à son travail avec plaisir, sans réticence, sans peur au ventre. Un rêve, sans doute, mais une étoile de Sirius qui donne la direction. Une orientation qui permettrait, bien au-delà du seul salaire, de prendre en compte d’autres considérations et de mesurer les progrès sur des échelles plus qualitatives. La qualité de vie au travail dans toutes les dimensions, souvent réduite aujourd’hui à des questions de pénibilité et d’hygiène et sécurité.
Nul doute que cette approche du travail transformerait le débat rituel sur les retraites et l’âge de départ à la retraite. Travail pénible, dans une ambiance lourde, horaires incompatibles avec une vie de famille, management tatillon, bien sûr, chacun n’a qu’une envie, y mettre un terme le plus vite possible. La retraite est vécue comme une libération. A l’inverse, tous ceux qui sont heureux de retrouver les collègues, dans une ambiance chaleureuse, qui sont fiers de leur travail, de produire de « la belle ouvrage » dans de bonnes conditions, seront volontaires pour prolonger leur activité, en l’adaptant progressivement à leurs capacités physiques.
La segmentation des approches, aujourd’hui sur les retraites, demain sur les conditions de travail, et peut-être après-demain le sens du travail, rend impossible la recherche de solutions originales, innovantes, d’où chaque partenaire pourrait trouver des avantages. Plutôt que réglementer sur des durées ou des âges, dans une perspective exclusivement comptable, mieux vaudrait progresser sur la qualité de vie au travail tout au long de la vie.

Edito du 28 décembre 2022

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