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La disruption à la peine

C’est Einstein qui nous l’a dit : pour résoudre les problèmes créés avec un certain état d’esprit, il faut changer de mode de penser. Trouver une nouvelle manière de renforcer ses atouts, au-delà des méthodes ordinaires. La disruption. Celle-ci a souvent été invoquée, mais les résultats sont décevants. Prenons deux exemples, pris dans les débats présidentiels.
Le travail est revenu en tête de gondole. Chacun y fait référence, en en louant ses effets bénéfiques pour les personnes comme pour la collectivité. Beau programme, mais bien peu innovant. Un observateur persan, tel que Montesquieu l’avait imaginé, en aurait déduit que le travailleur est choyé, pour qu’il donne le meilleur de lui-même. Honneur au travail signifie l’éloge de la belle ouvrage, le chef d’œuvre, celui qui étonne pas sa qualité et son ingéniosité. Eh bien non. La seule perspective ouverte au débat est de travailler plus. La qualité, quésaquo ? pourrait-on en déduire. Seule la quantité semble compter, avec l’image du sapeur Camember qui vient à l’esprit. La nature du travail, son intérêt sont hors débat. Travailler, pour quoi faire, pour « perdre sa vie à la gagner ? ». Quelle tristesse ! Le travail mérite bien mieux. Nous passons beaucoup moins de temps à travailler que nos grands-parents, mais le temps que nous y passons reste important, c’est une tranche de vie, avec tout ce qui va avec. L’éloge du travail n’a guère de sens s’il n’incorpore pas la qualité de vie au travail. En réduisant le travail au gain financier qu’il apporte, bien d’autres aspects sont oubliés. Le sentiment d’apporter quelque chose à la société, d’être utile et d’en être fier. Le statut qu’il confère dans son entourage, la position sociale, les relations tissées avec les collègues, les clients, les fournisseurs. La COVID et le télétravail imposé pendant la pandémie a montré l’importance des relations humaines liées au travail.
Tout ça est bien beau, me direz-vous, mais le travail, ça sert avant tout à produire des biens et des services. Et à moindre prix, la concurrence guette. Le chef d’œuvre du compagnon du devoir, c’est l’histoire, une belle histoire mais de l’histoire ancienne. C’est oublier la force de la motivation, le poids de la qualité du management, les conditions matérielles du travail. Il y a là des réserves considérables de productivité, et les entreprises qui l’ont compris obtiennent d’excellents résultats. Le pari peut être pris qu’il est possible de produire autant, et même plus, en travaillant mieux, et de satisfaire au plus près les besoins de la société. Il faut juste changer de manière de penser.
Le deuxième exemple découle du précédent. L’âge du départ à la retraite. Une conception qui divise la population en deux, les actifs et les non-actifs. Comme si ces derniers n’étaient qu’une charge. Tout d’abord, si la qualité de vie au travail était au rendez-vous, la question du « travailler plus longtemps » ne se poserait pas de la même manière. Et puis nous ne sommes pas tous usés par 42 années de travail, nous avons pour beaucoup envie de rester dans la société, d’y tenir un rôle, de produire ce que le marché n’apporte pas. Et heureusement, pour la collectivité, qui ont des besoins ou des envies hors commerce, et pour nous-même qui voulons continuer à vivre au sens plein du terme. Plutôt que de débattre des retraites à partir de son aspect purement comptable, l’équilibre des comptes pour les caisses, partons du phénomène souvent mis en cause dans cette affaire, le vieillissement de la population. Celui-ci est inéluctable. Il est la conséquence mécanique de la stabilisation de la population mondiale. Une part de plus en plus importante de la population aura plus de 65 ans, et demain de 70 ans, etc. L’INSEE nous dit qu’il y a aujourd’hui 37 personnes de plus de 65 ans pour 100 de 20 à 64, et qu’il y en aura 51 en 2040. Ça fait beaucoup de monde, dont une bonne partie en bonne santé, qui n’a pas envie de continuer à travailler comme avant, mais qui cherche à s’occuper, à se rendre utile et, à l’occasion, à arrondir leur retraite. Quelle société peut se priver d’une telle « ressource humaine » ? Quel gâchis que de considérer que tous ces vieux ne doivent être « pensionnés » qu’au titre des services rendus, pour des raisons affectives ou humanitaires, et que leur présence dérangerait plutôt. Le problème est le passage du mode « actif » officiel à un autre mode actif, qui peut être parfois le prolongement du précédent, mais qui souvent prendra des formes nouvelles. Comment valoriser cette énergie latente des anciens, comment favoriser leur maintien dans une forme d’activité ? Tel est l’enjeu, la création de richesses d’un autre type ou d’une autre manière, que les « vieux » peuvent créer dans la société.
Le débat doit être réorienté, ce serait là la disruption. Fini les marchandages sur l’âge de départ ou le nombre de trimestre, bonjour la réflexion collective sur la place des vieux dans la société d’aujourd’hui. Il s’agit du passage d’un mode de participation à la vie sociale d’un mode encadré d’emploi traditionnel, à un mode plus ouvert qui correspondrait mieux aux souhaits des retraités (et dans la foulée retarderait l’âge de la dépendance) et contribuerait plus efficacement à l’enrichissement de la société toute entière.
Nous attendons toujours le temps de la disruption. Elle pourrait être évoquée dans bien d’autres domaines, comme l’éducation. Abandonner l’idée que tout jeune qui entre dans le système éducatif est appelé à entrer plus tard à l’école polytechnique, ce qui se traduit par une voie royale hors de laquelle point de salut. Dans un monde incertain, mieux vaut l’écoute et l’adaptation de l’école à l’enfant et non de l’enfant à l’école, laquelle se réfère inévitablement au monde d’hier.
Concluons en revenant sur le travail, qui concerne l’école, les retraites et les « actifs » selon l’INSEE. Adoptons un nouveau slogan pour résumer la disruption attendue : Travailler mieux pour vivre mieux.

Edito du 23 mars 2022
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