Il ne suffit pas d’avoir raison
L’alerte est nécessaire, incontournable, mais elle ne suffit pas. Il faut des réponses, des voies pour sortir des impasses. René Dumont le savait bien, lui qui, après avoir enseigné une agriculture dite « moderne », industrielle, s’est converti à une approche écologique, des solutions fondées sur la nature, dirait-on aujourd’hui, et a su les faire adopter. Des solutions souvent traitées d’utopistes, concept d’ailleurs repris par René Dumont dans son livre L’utopie ou la mort(1). Le problème est donc de rendre cette « utopie » crédible, et de donner envie de s’y engager, malgré les incertitudes qu’elle comporte. Tel est le défi auquel l’écologie est confrontée depuis 50 ans si le point de départ est la candidature de René Dumont à la présidentielle, mais bien plus si la référence est le livre de Rachel Carson Le printemps silencieux, paru en 1962.
Plusieurs raisons pour expliquer la difficulté de l’exercice.
Il y a la résistance au changement. Un sentiment courant, doublé ici d’une inquiétude face à la part d’inconnu que comporte ledit changement. Nous savons que nous ne pouvons pas continuer comme avant, mais nous n’osons pas abandonner nos pratiques. Il faut de la volonté pour sortir du chemin tout tracé, il faut le décider, prendre des risques, alors que le « rien faire » ne se décide pas. Il est tellement plus confortable !
Il y a la puissance du modèle en place, avec en arrière-plan la formidable croissance des Trente Glorieuses. Celles-ci ont forgé nos mentalités, nous ont habitués à chercher dans la croissance la solution à tous nos problèmes, comme si la croissance traditionnelle pouvait se prolonger indéfiniment. C’est une autre forme de croissance qu’il faut imaginer, une croissance de notre bien-être qui ne soit pas prédatrice de toutes les ressources de la planète. Un développement compatible avec un monde « fini ». Une révolution dans nos esprits.
Il y a la maladresse des porteurs de l’utopie. Les écologistes tentent de « vendre » une approche de la qualité de vie qui leur est propre, mais qui n’est pas celle du plus grand nombre. La frugalité, la sobriété, peuvent rendre heureux, mais ce sont des mots qui rappellent trop la privation, voire la régression. Un autre argument pour le changement est la peur des catastrophes qui nous attendent, argument contre-productif le plus souvent, comme nous l’avons vu.
Et puis, il y a la méfiance vis-à-vis des entrepreneurs. Ce sont eux qui ont transformé le monde, qui en ont fait ce qu’il est aujourd’hui, avec la dégradation de l’environnement que nous observons chaque jour. Le vocabulaire écologique est à première vue hostile aux entrepreneurs, comme nous le verrons plus loin dans ce chapitre. Les écologistes n’ont pas cherché à attirer de véritables entrepreneurs, ceux qui ont envie de marquer leur époque en portant le changement. Les tenants de l’alerte ont toujours une place, mais ils doivent laisser le devant de la scène à des entrepreneurs, au sens large du terme, des personnes capables d’imaginer et de mettre en place un monde nouveau, cette utopie tant recherchée. Donner un nouveau sens au mot « performance ».
René Dumont, qui nous a alertés, était aussi un entrepreneur, c’est ce qui a donné de la force à son discours. Il ne suffit pas d’avoir raison, il faut aussi savoir « vendre » un nouvel imaginaire, pour que le monde change.
1 - Paru aux éditions du Seuil en 1974.
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